Puzzle Macabre

Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 19:09

 

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L’homme a passé sa première nuit en garde à vue. La cellule n’est pas bien accueillante. En même temps, ce n’est pas le but, pense-t-il, pour recevoir des délinquants, pas besoin d’un quatre étoiles. Finalement, il avait bien fait de prendre son dernier déjeuner dans ce restaurant gastronomique. Ce fut son repas du condamné en quelque sorte, puisque, en France, il ne risque pas la peine de mort. Ce fut son dernier repas d’homme libre, avant les plats lyophilisés de la garde à vue et le confort improbable de sa cellule. Les geôliers n’avaient pas été méchants avec lui. À vrai dire, il savait qu’il les mettait mal à l’aise, leur faisait un peu peur en fait. C’était son statut de criminel certainement, peut-être son attitude aussi. Mais, il y avait bien deux personnes en lui. Non pas comme les néophytes l’entendent : pas de pseudo schizophrénie, avec une petite voix intérieure qui prend les commandes des opérations, — du moins s’en défendait-il —. Il savait faire face à cette situation et entretenait cette duplicité. Cela lui rappelait le mythique duo formé par Hyde et son docteur Jekyll. Lui pouvait être un commercial très doué dans son travail durant la journée et revêtir un costume beaucoup plus sombre quand il le souhaitait. Quand il décidait de s’éloigner de ce rôle consensuel et affable de ce VRP, il redevenait lui-même. Ça il le savait au plus profond de son être : ce n’était pas le bon qui gouvernait. Il n’était bien dans sa peau que lorsqu’il faisait le mal. Il contrôlait la situation.

 

Maxime Garnier mettait un point d’honneur à ne jamais agir gratuitement. Il justifiait chaque acte qu’il commettait, par devoir. Il se devait de comprendre, ou du moins de savoir pourquoi il se comportait ainsi. D’ailleurs, il était capable d’expliquer chacun de ses meurtres.

 

 

— Patron, le capitaine Marc Bronsky vient de Bordeaux, il est de la crime et reprend l’affaire de Podzi.

Le commissaire Livraie à peine perturbé par l’intervention de sa secrétaire, poursuit l’examen de ce magnifique fauteuil basculant, dont le contribuable vient de lui faire cadeau, sans le savoir. Le petit gros homme à l’air pompeux est assez fier de cette acquisition. Il s’imagine avec délectation le bonheur de ses petites siestes, qui vont trouver là un parfait trône à sa fainéantise. Avec ses sourires entendus et son regard fuyant, Livraie est un être parfaitement antipathique. Très loin de ce que tous peuvent attendre d’un chef de service, ou au moins espérer. Et le malheur des hommes était que ce chef-là n’avait plus aucune perspective d’avenir et finirait ses jours administratifs à La Rochelle. Les pontes de Paris avaient pris un plaisir particulier à lui offrir un placard doré, ou plutôt rouillé, comme seul avancement qu’il pouvait escompter. On lui avait fait comprendre en haut lieu, que l’avancement qu’on brandissait devant son nez telle une carotte était loin d’être un cadeau ou même simplement un choix. Et ce n’était pas non plus la récompense d’un quelconque mérite. Cet éloignement forcé loin de sa terre natale, il l’acceptait ou on saurait lui faire payer : il était devenu gênant là où il se trouvait précédemment. Il n’eut d’autre choix que de se laisser convaincre par son délégué syndical et « prendre la cantine », en d’autres termes, faire ses valises pour échouer là. Bien sûr, il n’y gagna rien en amabilité, ni en efficacité. L’administration avait aggravé son ulcère et fait de lui un homme encore plus aigri et frustré. Les « bleus » firent avec. La base sait bien qu’elle n’a jamais le choix et doit se contenter de se serrer les coudes et de prendre son mal en patience. Les policiers évitaient juste de le solliciter ou d’avoir besoin de lui après son repas méridien. Celui-ci se déroulait de midi à 16 heures tous les jours et les règles en étaient simples : ne surtout pas déranger le taulier pendant cette pause bien méritée, sous peine d’être la cible de sa fureur, et ne pas perturber la digestion du commissaire divisionnaire, qui n’était idéale qu’à partir du seuil d’alcoolémie réclamé par son organisme. Si quelqu’un souhaitait rencontrer le patron du commissariat de La Rochelle, le mot d’ordre était vite passé au sein de la population. Il fallait le voir durant sa journée de travail, entre 9 h 30 et midi, soit après le café du matin et avant l’apéro. C’était de notoriété publique.

 

Une chance pour les gars de la Brigade Criminelle de Bordeaux, il n’est que 11 heures ce matin, ils n’auront pas à attendre demain pour prendre en compte le « tueur de Périgny », comme l’appelait déjà le quotidien régional, avec le peu d’éléments qui avaient filtrés jusqu’à la rédaction.

 

Selon une source proche de l’enquête, à comprendre pour les initiés, d’après un certain substitut du procureur qui cherche à s’attirer les bonnes grâces de la presse locale, un certain « Maxime » aurait étranglé une paisible mère de famille, pour une raison non encore établie. Et pour les journalistes d’embrayer aussitôt sur les turpitudes d’une liaison dangereuse, ou pour d’autres des médias télévisuels, d’échafauder des hypothèses sur un criminel en série, violeur de bourgeoises, dont l’échappée meurtrière avait pris fin dans les faubourgs de La Rochelle. Sûrement un dangereux marginal rejeté par ses parents et paria de la société, pouvait-on encore entendre par l’écho de la rumeur populaire, qui appelait déjà de ses vœux une sanction exemplaire, pour punir cet assassin sans foi, ni loi. Personne ne pouvait leur en vouloir ; un événement de ce genre était plutôt rare dans la région, et le manque de sujets de discussion dans cette ville trop calme poussait les gens à faire feu de tout bois, lorsqu’enfin quelque fait divers se produisait.

 

 — Monsieur le Divisionnaire, je peux vous voir ?

Les mots du capitaine de police restent sans effet sur le commissaire, qui continue imperturbable l’examen de sa fringante monture, comme si l’heure de la sieste avait été subitement avancée.

— Monsieur ? Tente à nouveau Marc Bronsky, en haussant le ton cette fois. Nous avons un problème, enfin vous avez un problème…

— Comment ? Que se passe-t-il ? Un souci avec quoi ?

— En fait, ça va, on a tout réglé, mais en l’absence de votre enquêteur, celui qui a pris l’affaire Garnier, je dois vous aviser de la suite des évènements. Le procureur de La Rochelle a dessaisi votre antenne de ce dossier et lui-même a transmis l’affaire à son confrère de Bordeaux, par commodité pour le suivi de celle-ci. Je suppose que je peux compter sur votre accueil pour les investigations futures, que nous serions amenés à faire dans votre beau département.

— Quoi ? Euh oui, bien sûr, laisse échapper Livraie entre deux de ses sourires convenus. Alors vous prenez Gravier, le… le gars de la morte, c’est ça. Quant à Panzani, qui a pris l’affaire, on va l’appeler pour la passation du dossier.

 

Si les circonstances n’étaient pas si graves, elles seraient sans doute drôles. Le « patron » montre là en un instant toute l’étendue de sa nullité : il fait, aux yeux de Marc, montre de toute son incapacité à gérer quoi que ce soit. Heureusement, le capitaine avait été prévenu au préalable par la secrétaire du commissaire, de la médiocrité reconnue de l’homme. C’est pour cela qu’il en avait ajouté un peu pour le faire sortir de sa concentration « mobilière ». Mais, tout ce qu’on aurait pu lui dire, n’aurait été qu’une approximation faible de ce que le petit gros pouvait rendre dans sa totalité. Un ramassis de ce que le corps des commissaires pouvait offrir de pire, le tout pressé et concentré au sein d’un seul bonhomme ; quoique le préfixe « bon » soit là inapproprié. Le capitaine reprend cette fois plus fermement. Après tout, ce n’est pas son supérieur, il ne lui doit rien :

— Votre subordonné s’appelle Pozzuoli et non Panzani ! Et le gars de la morte, comme vous dites, est le tueur d’une mère de famille, son nom c’est Garnier, mais ce n’est pas grave. Je verrais cela avec le proc' pour le suivi de la procédure, je suppose que tout ceci ne sera pas une surprise pour lui, il doit vous connaître… sur ce, Monsieur, bonne sieste ! Il est des gens qui travaillent eux, et moi j’ai un métier pas seulement une occupation !

Marc sort du bureau en claquant la porte.

 

Ce quarantenaire n’a jamais eu sa langue dans sa poche, il a fait ses classes au quai des Orfèvres et en a vu passer des patrons. Il en a connu des bons, de très bons, et d’autres jetés là pour tout un tas d’autres raisons. Il a décidé de ne plus se laisser faire par des incapables, furent-ils commissaires de police. Et s’il est dur, il est surtout efficace, excellent enquêteur, et a toute la confiance de son chef de service à Bordeaux. La secrétaire de Livraie le regarde partir après cette sortie théâtrale, qu’elle aurait tant aimé applaudir, sous peine d’essuyer la colère du petit gros. Déjà qu’elle avait beaucoup apprécié le charisme de l’enquêteur de la Crime, lorsqu’il s’était présenté pour voir le patron ; le charisme oui, mais surtout son physique. Marc est en effet, un homme de grande taille, de corpulence athlétique, avec un beau visage taillé dans l’homme brut, des yeux bleus océans où elle aurait rêvé plonger et des cheveux allant de blond à grisonnant en bataille, qui présentent malgré tout une structure comme profondément étudiée. Chaque détail semblait trouver sa place et formait un tout plus qu’harmonieux, très mâle. C’est du moins les informations qui remontent du ventre de Sonia, après le passage du capitaine au secrétariat, et l’incursion de cet homme dans son pauvre quotidien.

 

Marc retrouve ses collègues de la Brigade Criminelle au poste de police. Il raccroche d’un coup de fil un peu mouvementé qu’il vient de passer au magistrat de La Rochelle. Le procureur lui confirme le transfert de compétence ainsi que la reprise du dossier. Il transmettra tous les documents nécessaires à la permanence de la DIPJ à Bordeaux. Il a reçu également les impressions du capitaine sur le commissaire Livraie et lui a confié à mots couverts qu’il n’était pas non plus son meilleur ami. Et comment pourrait-on l’être ? Il n’y a que son chauffeur qui l’apprécie, parce qu’il est de la même engeance de soûlards et d’abrutis que son maître. Du reste, selon Sonia, le commissaire l’avait amené dans ses bagages puisque l’autre n’avait guère plus de personnes capables de le supporter que lui. Ne parlons pas de l’aimer !

 

Maxime Garnier prend place entre deux policiers dans le véhicule de la PJ, et bientôt l’équipage récupère l’itinéraire de Bordeaux. Sur la route, Marc Bronsky feuillette les premières pages de la procédure initialement prise en compte par le brigadier Pozzuoli. Il lui reconnaît un caractère très « scolaire ». Ce ne doit pas être un ancien de la Police Judiciaire, plutôt un homme de terrain. Ça se voit, ça se sent. En dehors de ces premiers aspects, les actes faits et rédigés par le brigadier sont corrects. Rien à dire là-dessus. Marc n’a pas très envie de commencer son travail en plein milieu de la nationale et dans la voiture de surcroît, mais il se retourne vers Maxime.

— J’ai du mal à comprendre vos motivations profondes dans cette histoire, si motivations il y a. J’espère que vous allez m’en dire plus Garnier, interroge-t-il implicitement.

 

L’homme, serré à l’arrière entre les deux policiers, ne bouge pas. Il ne répond pas.

Par Olivier DAMIEN - Publié dans : Puzzle Macabre
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Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 19:07

 

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- C’est moi chérie, je suis désolé. Une affaire de merde qui me tombe dessus. J’espère que je ne t’appelle pas trop tard.

— Ne t’inquiète pas. Ce n’est pas bien grave, je ne suis pas prête non plus. J’étais coincée dans un livre, je t’expliquerai. C’est quoi ton histoire ? Pas de collègue à toi de blessé au moins ?

— Non, ce n’est pas une affaire de ce genre. C’est « juste » mon premier meurtre, ça aurait pu ne jamais arriver ici. Mais il a fallu que ça tombe sur mon week-end de perm'. Et là, je n’ai pas le choix, et surtout personne pour m’aider. Il faut que je débrouille ce sac de nœuds tout seul. Je crois que je n’étais pas prêt…

— Tu vas t’en sortir, reste calme et fais ton travail comme tu l’as appris. J’ai confiance en toi, tu sauras t’en sortir. Je t’attends pour manger, rien ne presse. Dis-toi qu’après cette soirée, ce sont les vacances. Tu les auras d’autant plus méritées. Bisous chéri, à tout à l’heure.

 

Diane raccroche. Finalement, elle s’en sort bien. Elle n’a plus besoin de culpabiliser pour son évasion par la lecture. Personne ne lui en fera grief, et d’ailleurs David n’est pas du genre à lui reprocher quoi que ce soit. Au pire l’aurait-il emmenée au restaurant. Là, comme elle dispose d’un temps indéterminé, Diane décide donc de concocter un petit plat. Son enquêteur de mari aura sans doute un grand besoin de réconfort à son retour. Et celui-ci passe par le bien-être de l’estomac, surtout chez un homme, pense-t-elle. Il y a deux organes qui doivent fonctionner normalement pour assurer au vrai mâle, le repos du guerrier tant espéré. Le premier est le siège de la digestion. Le second, presque plus important que le cœur aux yeux des hommes, nulle femme ne peut l’ignorer... Diane va donc s’occuper de satisfaire ses papilles. Pour le reste, la soirée n’est pas finie. Elle a définitivement accepté l’augure de ce séjour en amoureux au Futuroscope. À 122 kilomètres de son quotidien, quelle évasion ! Pourtant, elle a résolu de faire son deuil de ses rêves d’évasion en amoureux. Elle accepte d’y voir là d’un petit sacrifice pour elle, mais un grand progrès pour l’homme de sa vie. Comme le disait John Gray, les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus, et Diane avait lu tous ses livres avec grand intérêt, non pas qu’il soit grand auteur à ses yeux, mais plutôt afin d’en retirer plusieurs principes et d’en assimiler d’autres. Ainsi, pour franchir la distance entre les deux planètes et parvenir à s’entendre au sein d’un couple, fallait-il composer sans arrêt, parfois se compromettre ou s’amender : seul importait le résultat. À défaut de pouvoir accoler les deux mondes, construire patiemment une passerelle entre eux permettait de se comprendre un peu mieux et de ne pas laisser gâcher l’amour, par l’usure d’un quotidien et de ces petits tracas qui l’accompagnent. Le couple n’est-il pas la dernière grande aventure humaine ? Et Diane avait régulièrement l’impression de se perdre au cœur de la forêt amazonienne, quand elle tentait de se faire comprendre par le David de sa vie. La recherche du bonheur dans le couple est comme la quête du Graal, en pire : tout le monde pense que ça existe, pourtant on passe sa vie à le chercher sans jamais vraiment savoir si même on s’en approche. Et quand par hasard on le trouve, personne n’est sûr de le reconnaître. Et rien n’est alors plus facile que de le laisser filer. C’est la vie, et l’ampleur du défi à accomplir. Diane l’a parfaitement intégré, même s’il n’est pas toujours aisé de le mettre en pratique au quotidien.

 

Ces pensées occupent son esprit, pendant qu’elle s’affaire à préparer des tagliatelles Al pesto pour son italien de mari, avec le basilic du jardin. Elle met au frais une bouteille de chianti, en accord avec son plat, mais faisant un peu injure à ses origines bordelaises. Bacchus ne lui en tiendra pas rigueur pour cette fois.

 

À 22 h 35, David pousse enfin la porte de sa maison. La fatigue, mais aussi le soulagement se lisent sur son visage. Diane l’attend sur le canapé. Elle porte comme unique vêtement une nuisette noire, qui ne cache pratiquement rien. Même éreinté et la faim au ventre, David n'en a guère besoin de plus pour recouvrer immédiatement ses forces. En un instant, l’enquêteur repousse loin de lui, les préoccupations de cette journée harassante, le comportement dérangeant de cet incroyable assassin, et toute cette pression ayant pesé sur ses épaules. D’un baiser enflammé sur les lèvres humides de sa femme, il oublie tout et il n’en faut pas plus pour qu’il se laisse chavirer sans résistance. L’odeur entêtante du basilic continue patiemment à flotter dans le salon, attendant que quelqu’un se préoccupe d’elle. Et la lumière vacillante des bougies savamment disposées par la maîtresse de maison accompagne le ballet d’ombres chinoises qui enveloppent bientôt les deux amants sur le canapé. Le repas attendra. Ce soir, la fatigue aidant sûrement, leur étreinte est tendre et langoureuse. David n’attendra finalement pas d’être repu pour profiter du « dessert » qu’avait prévu pour lui son hôtesse. Il se sert et le prend farouchement, intensément, quand les corps unis glissent sur le tapis du séjour. Imaginait-elle vraiment, l’attendant dans cette position à moitié nue, que son amant réussirait à patienter jusqu’à la fin du repas ?

 

Et là, alors qu’il regarde amoureusement sa déesse droit dans les yeux, ces derniers lui renvoient les lueurs des flammes qui jouent sur les murs. Sa femme lui fait face, et en un instant tout bascule.

David saisit fermement Diane par les hanches et la force à se retourner. Il prend cette fois possession de son corps en restant derrière elle. Puis déchirant sa nuisette d’un geste vif, il la relève et plaque son buste contre lui dans un râle, juste avant de prendre ses seins à pleines mains. L’étreinte est animale, sauvage, presque brutale et a pour effet de provoquer très vite la montée du plaisir chez les amants. David sentant se rapprocher l’assaut final se voit mettre les mains autour du cou de sa dulcinée. Et doucement serre son emprise jusqu’à sentir Diane parcourue par un sursaut. Le début d’étranglement a provoqué l’éjaculation de David et avec elle l’orgasme de sa femme, surprise de la violence de sa jouissance, mais surtout de cet assaut très particulier. Comme secoué par un électrochoc, aussitôt après, David reprend pied… heureusement, mais trop tard. Il ignore ce qui l’a poussé à agir ainsi, ou plutôt ne le sait que trop bien… Il ne dit rien.

 

 Une fois le calme revenu, Diane, afin de briser ce silence malsain qui a suivi l’étreinte, propose à son homme de reprendre des forces avec le repas qu’elle lui a cuisiné. Elle repense à cette attitude quelque peu déplacée, en tout cas surprenante. Comment l’aborder sans froisser David ? Doit-elle simplement en parler ? Il n’a jamais essayé ce genre de choses auparavant. Ces pratiques ne font pas vraiment partie de leurs habitudes. Non pas que Diane y soit farouchement opposée : elle n’a rien contre un peu de piment, voire un contact plus « physique » de temps en temps. Mais David reste d’ordinaire plutôt classique, manquant même parfois de fantaisie à l’occasion. Ce rapport assez brutal a donc de quoi lui fournir matière à réflexion. Ce qui pique sa curiosité, c’est que son mari rentre tard et lui fasse l’amour en utilisant des gestes qu’il n’a jamais osés. Enfin, Diane repousse ses démons, se promettant si besoin est de revenir plus tard sur ses inquiétudes. Elle ne tient pas à se laisser envahir par des pensées sordides. Pourtant, elle prêterait volontiers à son mari une aventure, capable d’expliquer cette différence de comportement.

 

 Elle débouche la bouteille de Chianti en chassant ses idées noires et sert un verre de vin à David.

— Alors, ta journée ? Glisse-t-elle en lui présentant le plateau d’antipasti qui prépare son repas.

— Je ne sais pas si j’ai envie d’en parler ce soir, je préfèrerais qu’on discute de cela plus tard, demain…

David n’a effectivement pas vraiment envie d’aborder le sujet pour le moment, d’autant qu’il a l’impression d’avoir introduit dans sa tanière un peu de ce criminel qui s’est trouvé sur sa route aujourd’hui. Il prend une bouchée appétissante de cette entrée italienne, et après un compliment sincère sur les talents culinaires de sa cuisinière d'épouse, qui ne sont plus à démontrer, il interroge Diane sur ce livre qui trône maintenant sur le buffet du salon. Il noie le poisson. Ravi qu’il s’y intéresse, elle saute sur l’occasion de partager ses impressions et lui résume brièvement l’histoire. Au-delà des mots de l’écrivaine, c’est davantage la capacité de celle-ci à créer un univers très particulier axé sur le personnage fétiche de son commissaire, qui attire la jeune femme. Elle pense d’ailleurs avoir lu tous ses romans : lu ? Non, dévoré. Tout en poursuivant sa réflexion à voix haute, Diane s’active à réchauffer son plat principal, remuant ici, égouttant ses pâtes là, pendant que David discrètement reste fixé sur ses mains, comme si elles ne lui appartenaient plus. Pas assez discrètement, puisqu’avec une phrase incongrue savamment dissimulée au cœur de ses propos, sa femme se rend compte immédiatement qu’il ne l’écoute absolument pas. Elle tourne la tête par-dessus son épaule, juste assez pour voir où se perd le regard de David, sur ses mains objet de son trouble. Ses propres impressions ressenties plus tôt n’étaient donc pas le fruit du hasard : son amant n’avait pas fait ce geste sans raison. Mais en connaissait-il lui-même l’explication ? À voir son comportement, probablement pas.

Ils se couchent tard ce soir-là. David est déjà rentré à une heure bien avancée. Après le repas, ils avaient eu en outre besoin de passer un moment l’un contre l’autre avant de se mettre au lit, plus calme cette fois. Sommeillant déjà à moitié devant une télévision inintéressante, David, harassé par cette permanence à rallonge, s’endort à peine posé dans leur lit. Diane ne trouve pas le repos ce soir. Sans doute par la faute de son rythme de travail, sans doute…

Par Olivier DAMIEN - Publié dans : Puzzle Macabre
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Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 19:03
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Après un instant de trouble, accompagné d’une montée en température, David se retourne vers l’homme qui quitte le véhicule de police. Pour qui se prend-il celui-là ? Il aurait voulu lui répondre, rien n’est venu. Maintenant, il est trop tard. Si seulement cela avait pu se passer avant sur son terrain, lorsqu’il était encore affûté. Jamais il n’aurait laissé dire ça sans réagir immédiatement.
À l’extérieur du véhicule, avec cet arrière-goût amer, David reprend le bras de Garnier et le fait pénétrer dans l’hôtel de police. Il le pousse vers le poste et s’adresse au sous-brigadier qui tient la permanence.
— Tu peux faire sa fouille et le coucher sur le registre de garde à vue. Je vais à mon bureau. Fais-le monter dès que c’est bon !
David tourne les talons et se rend directement à l’ascenseur. Quand les portes se referment dans un claquement, il pousse un grand soupir. Cet homme, qui qu’il soit, le met bien mal à l’aise. Il va lui falloir tout son courage et beaucoup de concentration pour mener à bien cette première audition. Ce n’est pas forcément la plus importante, dans bien des cas. Pourtant là, David sait bien que dans pareilles affaires, il pourrait obtenir des informations primordiales que Garnier ne redonnera plus ensuite. Après tout, le tueur sait bien qu’il finira en prison et aura peu de chance de s’en sortir face à un jury populaire. Pensez donc, un homme capable de tuer froidement une mère de famille laissant derrière elle enfant et mari, qui du reste ne pourront sûrement jamais comprendre ou admettre ce qui leur est arrivé ! Comment d’ailleurs pourrait-on accepter l’inadmissible ? Les agressions injustes le sont par définition, bien sûr, mais il y a toujours des cas où les faits paraissent encore pires.
Assis à son bureau, il se pose enfin et retrouve ses marques. L’ordinateur sort de sa veille et laisse apparaître le visage de Diane en fond d’écran. Cette vision le rassure et le rassérène plus qu’il ne le croyait. Il n’imaginait pas à quel point cette image pouvait avoir un impact bénéfique sur lui. Cette fois, il le mesure totalement.
Le sous-brigadier frappe à la porte, il tient Garnier par les menottes.
— Je l’accroche, Podzi ? demande-t-il en désignant le crochet au mur.
— Oui, fais donc ça, et après tu peux nous laisser, je t’appellerai quand il faudra le redescendre. Tu es à quel poste ?
— Au 35.10.
Ajoutant à propos de Garnier :
— Il n’a quasiment rien dans sa fouille, juste ses papiers d’identité. Il n’a pas décroché un mot depuis son arrivée.
Le policier quitte la pièce, laissant la porte ouverte. David entame son procès-verbal par les formules habituelles et nécessaires. Puis il commence à relever point par point les renseignements concernant Maxime Garnier. Rien ne laisse penser, d’après les bribes de son passé que David tente d’associer, que l’homme pourrait commettre un tel acte. Rien n’autorisait à l’anticiper apparemment. Il semble être un homme d’une banalité affligeante, juste normal en fait. Évidemment, l’enquêteur est loin d’être un expert en psychologie ; il n’est pas criminologue non plus et bien incapable d’expliquer comment et pourquoi un être humain répond à une pulsion criminelle.
Maxime est un homme de trente-deux ans, né d’une mère femme au foyer et d’un père militaire. Il a un diplôme supérieur en commerce international. Certes, il a perdu il y a peu de temps son père, dernier de ses parents en vie. Mais si tous les orphelins étaient des criminels en puissance, cela se saurait. Et David était bien placé pour répondre à ce genre d’allégations, lui qui avait enterré ses parents et son frère cadet, les derniers vivants de sa proche famille. Maxime était séparé depuis deux ans et aucun enfant n’était né de cette union. L’enquêteur se dit que finalement il a pas mal de points communs avec le tueur, à l’exception du fait que Maxime lui, vient d’étrangler une femme. David a quand même un minimum de « culture » criminelle, ne serait-ce que celle acquise sur le tas, et le profil de ce « monsieur tout le monde » ne coïncide pas vraiment avec la personnalité qu’on serait en droit d’attendre d’un sociopathe. Il a été montré que la plupart des auteurs d’homicides, commis de sang-froid, présentait des signes avant-coureurs, trahissant une propension à tuer ou laissant prévoir un passage à l’acte. Exception faite des personnes dites normales et que des circonstances, quelles qu’elles soient, incitent à tuer. Mais dans le cas de Périgny, on peut dire qu’il y a une froideur ambiante plus que visible. Certes, David ne tient ses réflexions que d’une culture livresque, mais elles sonnent pourtant comme des vérités, surtout dans le cas présent.
— Nous allons entrer dans le vif du sujet M. Garnier. Vous allez me dire, depuis votre départ de chez vous à Noisy jusqu’au moment de votre interpellation aujourd’hui, tout ce qui s’est passé. Soyez le plus précis possible, vous aurez certainement besoin de vous répéter durant l’enquête, mais essayez de ne rien oublier !
David n’a pas particulièrement envie d’être prévenant, ou même simplement conciliant avec le tueur : il s’est dit pourtant qu’une attitude neutre ne peut pas faire de mal. Il ne sait comment s’y prendre autrement en fait.
— Voilà, j’ai quitté mon domicile ce matin tôt. Il devait être 8 heures environ. J’ai pris le départ tranquillement, je n’avais aucun impératif horaire, pour une fois. J’avais bien un rendez-vous prévu, avec Marlène bien sûr, mais je ne lui avais pas donné d’horaire. Elle savait seulement que je devais profiter d’un déplacement dans la région pour passer la voir. Elle m’avait confirmé être seule à son domicile ce dimanche. Son mari était en déplacement pour le boulot, un séminaire je crois. Et sa fille, comme je vous l’ai déjà signalé, passait le week-end chez sa grand-mère maternelle.
— J’ai fait bonne route, il n’y avait personne aujourd’hui. Je suis arrivé vers midi. Oui, je me souviens, 12 h 08 précisément : j’ai regardé le GPS en arrivant. Puis, j’ai décidé d’aller déjeuner près de la gare SNCF. À cinq minutes à pied se trouve un excellent relais gastronomique. Le restaurant s’appelle « Coutanceau », c’est une très bonne table. Je me suis dit que pour mon dernier repas d’homme libre, il fallait en profiter.
David a des questions qui lui brûlent les lèvres, mais il se les mord pour ne pas interrompre l’individu dans sa narration. Après tout, il se dit qu’il pourra revenir plus tard sur certains détails. Garnier poursuit.
— Excellent repas d’ailleurs, n’hésitez pas à y emmener votre épouse, je vois que vous êtes marié (baissant les yeux sur l’alliance de l’enquêteur). En plus, vous pouvez vous garer facilement sur le parking de la gare. Les tickets de carte bleue et la fiche qui correspondent sont dans mon portefeuille. Vous y verrez à peu près l’heure à laquelle j’ai quitté le stationnement pour me rendre chez Marlène. Je suis arrivé à Périgny après l’avoir appelée de mon portable, ça aussi vous pourrez aisément le vérifier.
David note au plus juste tous les propos de l’interpellé, y compris les phrases qu’il lui adresse directement. Le brigadier se dit que finalement ces éléments peuvent aussi en apprendre sur la personnalité du tueur, à qui relira ses procédures et reprendra l’affaire par la suite. En y songeant, il tique : Maxime lui parle de son épouse. Un coup d’œil à l’horloge lui apprend qu’il est 20 heures passé. Lancé sur sa procédure, en tentant de rester concentré sur l’essentiel, il en a un peu mis Diane de côté. Il en a même laissé passer l’heure de regagner ses pénates. David est consciencieux il est vrai, et quand il y a une affaire en cours, l’urgence est avant tout de terminer son travail. Sa femme peut le comprendre, elle est aussi coutumière des faits : à l’hôpital, il serait impossible, surtout aux Urgences, d’ajourner les patients qui se présentent, au prétexte de sa fin de service. « Retenez le sang qui coule de votre crâne Monsieur, la relève va s’occuper de vous dès que possible ! ».
— Le poste ? C’est le brigadier Pozzuoli, vous pouvez m’envoyer quelqu’un pour garder mon gardé à vue. Ah ? Le chef Toulon est revenu, parfait, dites-lui de monter je dois le voir justement.
David arrête un instant l’audition. Maxime Garnier suspend son monologue, comme on corne la page d’un livre pour en reprendre la lecture plus tard. L’histoire s’interrompt. Grégory entre dans le bureau. Il a retrouvé des couleurs plus humaines et sourit à David, avant de tourner le visage et de revoir Garnier. Immédiatement, le masque envahit à nouveau son visage et le fige. Visiblement, il n’y a pas que l’enquêteur qui se sent mal à l’aise en présence du mis en cause. Pourtant, Maxime n’a pas même levé les yeux vers lui. Il continue à fixer David sans ciller, prêt à reprendre le fil de ce qui apparaît comme un compte-rendu. L’enquêteur sort et entraîne à sa suite le chef. Dans l’encoignure de la porte, un œil rivé sur Garnier par précaution, l’OPJ écoute d’abord le bilan de Grégory. Celui-ci lui rapporte la suite des événements. Le magistrat s’est rendu sur place à Périgny et il a pu voir le médecin, qui a officiellement constaté le décès, sans surprise toutefois. Les collègues de l’Identité Judiciaire eux sont encore au domicile de Marlène, l’exploitation de la scène de crime n’est pas chose aisée, même quand on interpelle l’auteur « la main dans le sac ». À vrai dire surtout dans ce cas. Le chef confirme à David que d’après les premières constatations de ces techniciens, communément appelés IJistes, Marlène était une fée du logis. Sa maison est d’une propreté peu commune et comme l’avait annoncé Garnier, il n’y avait laissé que très peu de traces de sa présence. Toutefois, leur travail se poursuit dans le pavillon. Enfin, le mari de Marlène avait pu être joint téléphoniquement. Il prenait la route au plus vite et sera de retour peut-être tard dans la nuit. Il laisse bien entendu sa fillette chez ses grands-parents ; les parents de feu son épouse sont défaits, bien évidemment. Ils ont pourtant accepté de garder Manon jusqu’à demain chez eux en Bretagne, pour la préserver jusqu’à savoir quelle attitude adopter à son égard. Ils partiront lundi matin pour venir soutenir leur gendre. Enfin, le corps de la femme a été pris en compte par le funérarium pour être déposé à la salle funéraire du centre hospitalier de La Rochelle, en attente de l’autopsie.
Après ce rapport exhaustif d’intervention, David demande à Greg de surveiller Garnier un instant, le temps pour lui d’appeler Diane.
 Puis, il reprend sa place dans son siège, sa tâche effectuée. Toujours aussi mal à l’aise, Gregory n’est pas fâché de le voir revenir vite et surtout de pouvoir quitter le bureau. Justifiant son empressement, il précise qu’il doit se mettre enfin à la rédaction de son procès-verbal d’interpellation. Celui-ci ne présente pas de difficulté majeure, presque moins que lors de l’interpellation d’un voleur à la tire. Le travail le plus difficile revient sans aucun doute à David, qui reprend maintenant son audition. Il relit rapidement ses dernières lignes sur l’écran afin d’en retrouver le fil. Maxime prend la parole sans attendre, comme on relève la touche pause d’un dictaphone.
— Marlène m’attendait. Elle a ouvert la porte d’entrée à peine la voiture stationnée. Elle voulait sans doute écourter ma présence dans la rue : peut-être craignait-elle qu’un voisin ne me voie entrer chez elle. Peut-être s’en moquait-elle finalement. Je ne crois pas qu’elle s’attendait à l’issue de notre rendez-vous, mais allez savoir avec les femmes. Nous ne les comprendrons jamais vraiment, n’est-ce pas ?
Sans attendre de réponse à ce lieu commun, il poursuit son monologue. Il donne en effet l’impression de parler tout seul, David n’étant que le témoin factuel de cette narration. Maxime Garnier mène son propre interrogatoire.
— Je n’avais pas revu Marlène depuis ses 16 ans. Elle n’avait pas vraiment changé en doublant son âge. Je ne connaissais que très peu d’éléments de sa vie actuelle, ni de son parcours depuis qu’elle était sortie de ma vie. En fait, cela n’avait aucune importance. Ça ne m’intéressait pas. Je ne dis pas que je n’ai rien ressenti en la retrouvant après tout ce temps, mais seul mon dessein me motivait et m’occupait l’esprit. Nous nous étions retrouvés par le biais d’Internet. Vous n’imaginez pas tout ce qu’on peut réaliser avec le net. Quelque part, j’avais envie de la revoir, je n'en ressentais pas le besoin, juste l’envie. Ce n’était pas là ma réelle motivation. Il fallait qu’elle paye…
David, pour la première fois depuis le début de l’audition, sent que l’homme dérape. Tout le temps calme et pondérée, utilisant un ton monocorde, la voix de Garnier se durcit tout à coup. L’enquêteur tente de ne pas montrer son trouble. Pourtant, un frisson imperceptible lui parcourt l’échine : le changement de son l’a frappé. Non pas que ceci lui fasse peur, mais son sixième sens l’interpelle. Il sait, sans en appréhender tout le sens, que quelque chose vient de se produire. Pour la première fois, le tueur se fait sentir : il affirme sa présence derrière les propos mesurés de Maxime. Immédiatement, David pense à un schizophrène, du moins pour l’idée qu’il peut s’en faire. Il n’en a jamais rencontré, pourtant ce changement brusque d’attitude le renvoie à une image d’Épinal, aux clichés véhiculés par ceux qui ne savent pas ou qui croient savoir. Pour la première fois également, Maxime Garnier observe un silence, amplifiant malgré lui l’écho malsain de sa dernière phrase. Il a baissé le regard quand sont sortis ces mots. Son visage reste sans expression, puis il reprend. David, lui, est resté bloqué dans le temps, le cliquetis des touches s’est interrompu, les doigts du rédacteur figés à quelques centimètres du clavier. Il traduit l’attitude de Garnier : aurait-il laissé sortir quelque chose qu’il voulait taire ?
Celui-ci reprend aussitôt.
— Nous avons bavardé un peu, échangé quelques banalités. Mais l’atmosphère était électrique. Nous subissions les caprices de nos hormones. Je crois que nous avions envie l’un de l’autre et tout a basculé. Je me suis collé à elle et nous nous sommes embrassés passionnément. Et très vite, ça s’est transformé en quelque chose de très sexuel. C’était bestial, ça n’avait rien de très amoureux, c’était brusque et direct comme si nous étions deux amants simplement. Je ne vais pas vous faire le détail des positions, nous n’avons pas pris le temps de nous déshabiller. Et nous nous sommes retrouvés ainsi, moi derrière elle, contre le dossier du canapé. C’est à ce moment que j’ai saisi son écharpe de soie. Sentant le plaisir montait, j’ai serré ce lien au fur et à mesure, jusqu’au moment de l’orgasme où là j’ai tiré de toutes mes forces. Je n’ai relâché mon étreinte que quand elle a cessé de respirer. Les battements de son cœur s’étaient d’abord amplifiés pendant notre étreinte, je les sentais dans mes mains, sur son cou. J’ai attendu qu’ils s’arrêtent. J’étais venu pour la tuer, j’en avais besoin, il le fallait. Le reste, le sexe, c’était du bonus, mais je n’avais pas changé d’avis pour autant. Ensuite, je l’ai embrassée. Comme on embrasse une condamnée à mort je suppose, sauf que c’était déjà fini. Je n’ai pas eu l’impression qu’elle tentait de résister. Soit elle avait accepté le sort que je lui réservais, soit elle n’avait plus la capacité de réagir. Pourtant elle avait quelque chose à perdre, pas moi !
— Pourquoi ? Lance David.
C’est la première fois qu’il reprend la parole. Et ce « pourquoi » regroupe toutes ses questions restées en suspens. Pourquoi Marlène s’est-elle laissé faire ? Pourquoi Maxime est venu-t-il tuer cette mère de famille qu’il n’a pas vue depuis seize ans ? Et surtout, pourquoi n’aurait-il rien à perdre ?
Garnier répond à ses questions muettes, comme s’il avait lu en David.
— Je ne sais pas ce qu’elle attendait de moi. Qu’avait-elle pu imaginer sur nos retrouvailles après tant de temps ? Elle s’était peut-être lassée de sa vie de couple. Mais pour autant, je ne peux pas expliquer son absence de réaction. Personne ne se laisse mourir en abandonnant derrière lui son enfant. Maintenant, ni vous ni moi ne trouverons de réponse à cette interrogation. Elle n’est plus là pour nous le dire, quant à moi… je suis ici. Nous reparlerons de cela demain.
Contre toute attente, il termine ses propos en répondant aux formalités légales de sa garde à vue.
— Au fait, je ne veux pas de médecin, pas d’avocat non plus. Et il n’y a personne à prévenir.
Et avant même que David ne puisse réagir :
— J’en ai assez, je suis fatigué…
Garnier sombre alors dans un mutisme, comme s’il s’éteignait après avoir tout donné. L’enquêteur comprend malgré lui que c’est fini pour ce soir. Ce n’est pas un problème en fait. Le mis en cause sera là encore demain, sa garde à vue vient de commencer et quelque part, l’officier de police judiciaire pense avoir recueilli l’essentiel des propos de l’homme et un peu de l’essence de son comportement, pour une première audition du moins. L’individu raconte son homicide comme s’il avouait avoir volé dans un magasin, agissant sous le coup d’une pulsion ; comme si ce n’était pas si grave.
Pendant que Maxime Garnier est raccompagné par le sous-brigadier dans sa cellule, David passe en revue les phrases qu’il a couchées sur le procès-verbal. Finalement, hormis les faits extrêmement graves narrés dans la procédure, l’enquêteur est assez fier de lui : il a le sentiment d’avoir accompli son devoir, pense s’en être plutôt bien sorti en fait. Il décroche son téléphone et appelle le magistrat, qui lui aussi a prolongé sa permanence. Le brigadier lui fait son rapport détaillé de l’avancée de l’affaire. Monsieur Marfaux, le substitut, semble satisfait et pour clore la conversation, il indique à l’OPJ que l’antenne de La Rochelle est dessaisie de cet homicide au profit de la Brigade Criminelle de Bordeaux. Ses enquêteurs spécialisés reprendront le dossier dès demain, il n’y a plus d’urgence. Et de remercier enfin David, pour son travail. Il est près de 22 heures quand le brigadier Pozzuoli range ses affaires et coupe son ordinateur. Il quitte son bureau pour quinze jours, somme toute bien mérités au vu des derniers évènements. Il faudra bien cela pour récupérer des émotions de ses six dernières heures de permanence. Il ne manquera pas de replonger dans le dossier à son retour, à tout le moins par curiosité.
Il pose la main sur l’interrupteur, quand Jean-Daniel accourt à sa rencontre.
— Podzi, attends… tu connais mes habitudes. Je fais toujours le tour du véhicule après une interpel’. Je ne l’ai pas fait à notre retour, mais j’avais une drôle d’intuition, comme si je n’avais pas fini mon travail, ou pas fait consciencieusement…
— Excuse-moi, JD, viens-en aux faits, je suis claqué !
— Oui pardon, regarde ce que j’ai trouvé derrière le siège qu’occupait le gars.
Il tend fébrilement à David une petite clé, comme celle d’une consigne. Elle porte juste un numéro : 57.
— Je ne peux pas te confirmer que ça vient de lui, mais c’est bizarre… je suis sûr qu’il n’y avait rien avant notre intervention.
— Pose ça sur mon bureau, on verra demain…
Par Olivier DAMIEN - Publié dans : Puzzle Macabre
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Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 19:00

 

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Diane vient de terminer son livre. Elle pose devant elle le dernier polar de Fred Vargas, qui l’a tenue en haleine jusqu’à la dernière ligne. Levant la tête, elle aperçoit l’heure affichée par le four à micro-ondes. Déjà 19 h 57, et David va arriver. Le dîner n’est pas prêt. En fait, le soleil était tellement présent aujourd’hui, que la jeune femme avait décidé d’en profiter en s’installant sur la terrasse pour dévorer son roman policier. La chaleur de ce mois de juin et le calme de leur quartier lui avaient vite fait oublier que la vie suivait son cours. C’était délectable en fait de pouvoir ignorer le temps qui passe. Elle n’en avait même pas honte ; après tout, elle avait mérité de profiter un peu de cette belle journée. Après cette dernière nuit de permanence qu’elle avait subie aux urgences…

La veille, David était revenu tôt. Il avait eu une journée calme ce samedi. Une affaire de stupéfiants, c’était relativement important à l’échelle de La Rochelle : revendeur et consommateur en pleine transaction, de quoi occuper une partie des effectifs la semaine prochaine. Entreprendre des investigations en profondeur et avec un peu de chance, ainsi qu’un bon travail de fourmi, la possibilité de démanteler un réseau au moins local. Non, La Rochelle était loin d’accéder au hit-parade des villes les plus criminogènes de France. Suffisamment d’interventions malgré tout pour occuper les effectifs de la PJ locale et montrer la volonté des enquêteurs d’accomplir leur tâche et préserver ainsi les valeurs de la République qu’ils défendaient. Comme disait son enquêteur de mari, l’étendue du boulot de la Police Judiciaire de la circonscription lui laisserait le temps de roder ses procédures, d’accomplir ses premiers pas en tant qu’OPJ nouvellement reçu à son examen. Ainsi, la semaine passée leur avait offert au sein du service une enquête du plus grand intérêt : une séquence de violences urbaines ! Et en plein cœur de La Rochelle. Dans les faits divers, cela s’était affiché à la Une du journal le Sud-Ouest. « Une bande d’une dizaine de jeunes s’affronte en plein centre-ville ; bilan : quatre blessés dont l’un par coups de marteau. » Du jamais vu dans la cité atlantique, tant de violence ferait les choux gras des médias régionaux durant trois semaines à n’en pas douter. L’interpellation du marteau était prévue pour la semaine à venir, selon le dernier trait d’humour des collègues de David. En tout cas, lui y trouvait son compte, puisqu’il s’employait à mettre en pratique les nouveaux enseignements fraîchement ingurgités pendant sa formation. Ces affaires de moyenne importance lui offraient l’exercice nécessaire pour passer de la théorie à la pratique, avec des collègues expérimentés à ses côtés qui avaient suffisamment de temps pour le conseiller, le coacher.

Diane, elle, s’était préparée pour sa dernière permanence de nuit avant un congé bien mérité ; dernière permanence avant la « surprise » de son mari. Elle ignorait encore ce que cela pouvait être. En fait, rien ne la préoccupait dans cette histoire : David était tellement prévisible, qu’une simple sortie au cinéma inopinée et organisée par lui provoquerait chez elle une crise d’apoplexie. Là, elle s’amusait de voir son homme se dépêtrer avec ses préparatifs secrets ; cette attitude gauche d’un garçonnet tentant maladroitement de dissimuler le cadeau qu’il fabrique pour la fête des Mères. Il n’était finalement qu’un homme dans toute sa splendeur, ni plus, ni moins. Ceci dit avec toute la tendresse que Diane pouvait éprouver pour son mari. Comme elles se le disaient entre filles à l’hôpital, « un homme ne peut être qu’un homme, il ne peut donner plus que ce qu’il est ». Et ça, c’était bien un sujet sur lequel elles étaient toutes, toujours d’accord. Diane avait bien sa petite idée, elle y avait réfléchi, quelques jours durant à vrai dire. Et puis, elle avait tout compris en voyant des adresses d’office du tourisme. C’était à la fois merveilleux, parce qu’inespéré venant de David, mais d’une effroyable banalité. Toutefois, elle avait pris le parti d’adopter une attitude résolument positive. Elle ferait comme si c’était formidable, ne trahirait pas son véritable état d’esprit, enfouirait ses vilaines pensées. Elle devait n’y voir là qu’un réel progrès, ce qu’à dire vrai c’était vraiment. David y avait passé beaucoup de temps. Pour quelqu’un dans son genre, malgré tout l’amour qu’elle lui portait, ces préparatifs n’avaient sans doute pas été faciles à organiser. Allez, il avait fait sûrement là le plus grand geste d’amour dont il était capable : vouloir préparer une surprise à sa femme. Diane voulait résolument ne garder que cette idée en tête, et elle s’y tiendrait.

Le « voyage » de leur vie, selon Saint-David, c’était un petit séjour à Poitiers, au Futuroscope. Vous parlez d’un périple ! Une petite escapade tout au plus : deux heures de route à condition de s’arrêter pour visiter toutes les aires de repos. Du grand David, ça oui. Et dire qu’il faisait tout un mystère, depuis des mois qu’elle avait repéré les premiers gestes suspects. Plusieurs mois pour fomenter le « plan de sa vie », Diane espérait qu’à ce compte-là, à y mettre autant de temps et d’énergie, il avait au moins prévu champagne et petits fours à chaque pause pipi. C’était bien le moins qu’il pourrait lui accorder. Quel organisateur d’évènementiel ! Malheureusement pour lui, il n’avait pas pris garde de ne rien laisser traîner. Pour un policier, il n’avait pas fait très fort. Elle n’avait pas eu besoin de chercher bien loin. Non, elle n’avait même pas cherché… ! C’est un fait du hasard si elle était tombée sur un papier chiffonné dans la corbeille près de l’ordinateur de David, à peine enfoui sous quelques vieilles publicités sans importance. Elle était là, la preuve, Monsieur l’enquêteur ! Le prospectus d’une offre de séjour pour le parc. Elle le pensait bon flic, mais il ferait sans doute un mauvais voyou, à laisser toutes ces traces derrière lui. En plus, ce n’était qu’une offre spéciale. Diane ne valait pas plus qu’une promotion : toute la finesse des hommes illustrée et résumée en quelques mots. Bon, elle avait dit qu’elle ne conserverait que le positif. Mais c’était vraiment faire contre mauvaise fortune, bon cœur. Et dire qu’il ne lui en coûtait rien eût été mal la connaître. Pour autant, elle le savait, c’était tellement prévisible. Il suffisait qu’elle se souvienne de la difficulté qu’elle avait eue à convaincre son mari de quitter la Bac.

Lui et ses copains se la jouaient toujours grands aventuriers, guerriers en milieu hostile, au sein de cette satanée jungle urbaine. Et dès qu’on lui proposait de sortir des sentiers battus, de partir au débotté, d’aller vers l’imprévu, il n’en fallait guère plus pour le déstabiliser. Alors entreprendre le grand voyage et s’éloigner en même temps, de toutes ses habitudes et de son univers familier, ce fut un peu comme lui arracher le cœur. Elle voulait bien croire que cela lui avait coûté énormément de partir pour l’inconnu. Mais il était tellement trouillard parfois, qu’être muté à dix kilomètres de son port d’attache aurait assurément produit le même effet. De là à considérer cette sortie pour Poitiers un peu minable, comme un exploit digne du grand Hercule, il ne fallait pas exagérer ! Tout cela justifiait bien qu’elle lui en veuille un peu. Promis, après cette dernière nuit de boulot, elle ne reviendrait que bardée de bonnes intentions ! Pour l’heure, en finissant de s’habiller, elle continuait à bougonner. Intérieurement au moins. David n’en saurait rien.

Elle retrouva son homme, qui décompressait un moment devant le journal de 20 heures, en sirotant un verre de Chardonnay au son des dernières nouvelles. Le repas était prêt, la table mise. Après ce petit moment qu’ils partageraient ensemble, Diane partirait au boulot pour sa dernière nuit, et David se détendrait avant de finir lui sa permanence demain dimanche. Elle regardait son homme, qui ne l’avait pas entendue approcher. Son crâne rasé de près luisait aux derniers éclats d’un soleil descendant. Elle le trouvait quand même beaucoup plus calme et disponible depuis leur arrivée sur la région. Peut-être finalement y avait-il trouvé un bénéfice. Peut-être s’était-il fait une raison, s’en était-il accommodé ? C’était peut-être une bonne idée pour leur vie, sûrement un bienfait pour leur couple. Si elle n’avait jamais douté de ses propres sentiments, elle avait pourtant clairement ressenti qu’il lui fallait autre chose pour retrouver son besoin de fonder une famille, son envie d’avoir un enfant de cet homme. Malgré sa constitution robuste et protectrice, elle voyait, avec tendresse, son mari comme une petite chose fragile. Tout était bien confus dans l’esprit de Diane en ce moment, du moins dans ses idées. Mais son cœur lui réclamait ce bébé, qui concrétiserait leurs douze années de vie commune et cimenterait définitivement leur union. Le véritable nouveau départ, pas celui de la mutation, celui de leur seconde vie.

Le repas fut vite expédié ; Diane et David préféraient ne pas perdre trop de temps à table et pouvoir passer quelques doux moments l’un contre l’autre sur le canapé à discuter, à refaire le monde. Ce genre de coutume du couple, ils ne l’avaient mis en place que depuis leur installation dans cette nouvelle maison. Ils s’étaient tout de suite sentis chez eux, rattachés à elle par un lien invisible. Ils avaient eu cette impression que leurs appartements précédents en région parisienne n’avaient jamais été que des logements de fonction. En secret, ils avaient tous les deux inauguré chaque pièce de leur nouveau chez eux, leur premier « chez nous ». Ainsi avaient-ils peu à peu créé de nouveaux rites communs au couple, et d’autres plus personnels répondant eux, aux attentes de chacun des deux. Elle avait ses créneaux de lecture qui, pendant des heures parfois, la plongeaient dans des univers inconnus, lui permettaient de parcourir des histoires lui appartenant ainsi l’espace de quelques jours, lui apportant l’évasion tout simplement. David préférait fuir le quotidien par le sport, quel qu’il soit d’ailleurs. Qu’importe la discipline, à condition qu’elle lui permette de suer et d’évacuer le surplus d’énergie qu’il se devait de canaliser. Cette pratique lui donnait l’occasion de compenser cet emploi sédentaire n’offrant plus d’exutoire à ses besoins d’adrénaline, comme auparavant à la Bac. À côté de ses moments personnels, ils se ménageaient des créneaux communs, pour une sortie, une toile, un repas extérieur en amoureux. Cet équilibre semblait leur convenir et n’était en rien semblable à leur vie d’avant. Et puis, il y avait ces longues discussions : Diane s’allongeait sur le canapé, posait sa tête sur les genoux de David. Elle lui tenait la main sur son sein, et il promenait l’autre dans ses longs cheveux cuivrés et soyeux. Et là, parfois pendant des heures, ils parlaient de n'importe quoi — car aucun sujet n’était interdit dans ces moments-là —. Ou ils ne parlaient pas s’ils n’en ressentaient pas le besoin. Ils pouvaient regarder la télévision aussi, se laisser bercer par quelque morceau de musique ou doucement fermer les yeux, même s’endormir ainsi.

Ce soir, ils ne s’endormiraient pas ensemble. Ils profitèrent donc de ces derniers moments de détente avant son départ. Elle le questionna un peu sur les affaires en cours, davantage pour connaître son ressenti dans ses nouvelles fonctions que pour avoir des nouvelles de la délinquance rochelaise. Du reste, elle aussi, dans son métier d’infirmière côtoyait ceux-là qui se battaient régulièrement, ceux qui buvaient habituellement plus que de raison, ou encore ceux qui se fourraient tout ce qu’ils trouvaient dans le nez, ou ailleurs, et qui fournissaient les meilleures anecdotes qu’on s’échangeait à l’hôpital au moment de la pause, entre deux portes. David lui confia qu’il ressentait un certain plaisir avec cette nouvelle carrière dans laquelle la mutation l’avait poussé. C’était loin d’être désagréable et surtout il avait découvert une autre façon d’accomplir son devoir de flic que dans la rue à « chasser ». Il n’imaginait pas à cette époque qu’on puisse faire ce travail autrement. Pour lui, tous ceux des bureaux n’étaient que des feignants et des peureux. Si dans ce canapé on pouvait tout dire, il tut pourtant qu’il faisait partie de la deuxième catégorie : il voulait qu’elle continuât à le voir comme un vrai mec, fort et courageux, pour qu’il continuât à se voir à travers ses yeux à elle. Il avait besoin qu’elle lui renvoie cette image de lui, qui le rassurait. Surtout quand lui n’y croyait pratiquement plus.

Elle se leva. Il était temps pour elle d’aller retrouver ses patients, son hôpital et cette garde de nuit.

Une demi-heure plus tard, elle rangeait sa voiture sur le parking du personnel. Dans les vestiaires, elle se changea mécaniquement, elle faisait ce job depuis quatorze années. Pas un moment elle n’avait voulu changer, elle considérait sa tâche comme une vocation. C’est ainsi qu’elle comprenait aussi le travail de David, et cette ressemblance leur permettait à tous les deux d’accepter les contraintes du métier de l’autre. Et il y avait des moments qu’elle n’échangerait pour rien au monde. L’un d’eux fut la rencontre avec son homme, lorsque travaillant de nuit à l’hôpital de Montreuil, son premier poste, elle l’avait vu arriver aux urgences. Il emmenait un délinquant aux consultations avec ses collègues du commissariat. Pourtant, les anciennes lui avaient dit de ne pas regarder les flics. Les policiers rendent les infirmières malheureuses, c’était quasiment un proverbe au sein des personnels de santé. Il y avait bien quelques exemples parmi les copines de l’hôpital, de couples infirmières — policier, et toutes ne semblaient pas avoir à s’en plaindre. En même temps, Diane ne cherchait pas à se caser, elle avait à peine vingt ans à l’époque. Mais ce garçon était mignon et semblait si gentil. Finalement, après tout ce temps, leur couple tenait bon et ce n’était déjà pas si mal d’avoir vécu ces années de bonheur ensemble.

En remontant vers les urgences, les bruits et les odeurs redevenaient familiers à Diane. Face au bas flanc, la porte des urgences était maintenue en position ouverte pour faire entrer l’air frais. Sur les sièges de l’entrée, gisait en effet un clochard qui n’avait pas vu de douche depuis Noël sans doute. Pourtant ce n’était pas le plus grave. Une infirmière d’une cinquantaine d’années hurlait à ses côtés en regardant désespérément ses sabots qui étaient blancs, avant le drame. Surtout avant que Marcel, le SDF ne régurgite le contenu aviné de son estomac, juste au moment où elle passait.

— Bonsoir Claudia, j’aime beaucoup la couleur de tes nouveaux sabots, par contre l’odeur pas terrible…

— Salut Diane, beaucoup d’humour, j’adore ! Ça tombe bien j’ai fini mon boulot et c’est toi qui reprends. J’te laisse Marcel si tu veux teindre les tiens, de sabots.

Dans ce genre de contexte, il fallait effectivement disposer d’une bonne dose d’humour et de patience, pour faire face aux situations les plus imprévisibles, auxquelles le personnel hospitalier était confronté quotidiennement.

Le reste de la nuit fut plus calme, et la garde presque ennuyeuse finalement. Il y eut bien plusieurs conséquences d’accidents domestiques à gérer jusque tard dans la soirée, mais cela faisait passer le temps. Ensuite, les soins des patients prirent la relève. Et un traintrain plus habituel put reprendre normalement ses droits. La garde de nuit était toujours longue malgré tout et Diane n’y voyait là qu’un moyen de gagner plus d’argent. Elle avait saisi surtout une opportunité plus rapide de faire évoluer sa carrière, en devenant chef des infirmières du service de nuit.

 En rentrant dimanche, au petit matin, elle avait réveillé David. C’était convenu entre eux. Ainsi, ils pouvaient partager le petit-déjeuner, avant qu’il ne parte à sa perm' et qu’elle ne se jette dans le lit encore chaud du corps de son homme. Il l’avait laissée là pour se rendre au commissariat. Elle s’était donc couchée vers 8 heures ce matin, fatiguée, plus que ça, exténuée. Pourtant, elle n’avait pas trouvé le sommeil de suite, la pression devait redescendre. Celui qui travaille avec des horaires de bureaux dits normaux ne subit pas ce genre de contraintes. À force, les nuiteux n’avaient plus le même fonctionnement. La physiologie était profondément bousculée par ce rythme de travail particulier. Le médecin de famille que le couple consultait à Paris leur avait bien dit que l’être humain n’est pas fait pour travailler dans ces conditions. Le corps ne supporte ce genre de cycle que par obligation et il le fait payer tôt ou tard. En tout cas, pour le moment, Diane se fichait bien de savoir si la physiologie avait quelque chose à voir avec le fait que le sommeil la boudât ce matin-là. Elle voulait juste dormir.

Quand elle se réveilla, il était déjà 16 heures. Ce n’était pas prévu, mais finalement, pour cette femme qui dormait habituellement peu, c’était plus que nécessaire, puisqu’après un départ hésitant, elle avait pu assouvir son déficit de sommeil d’une traite et somme toute de manière réparatrice. Elle se leva doucement, prit son café sur la terrasse pour profiter du soleil délicieusement présent en cette belle journée. Et alors qu’elle ménageait prudemment ses efforts, elle remarqua ce livre qui l’avait attirée et provoqué l’un de ses achats compulsifs. C’est ainsi qu’elle nommait ces coups de cœur la jetant sur des œuvres littéraires aussi diverses que variées. Là, elle n’avait pris aucun risque en se laissant guider vers le dernier roman de Fred Vargas. C’était bien entendu du cousu main, le libraire l’avait d’ailleurs rassurée à ce sujet.

— Avec elle, pas d’erreur Diane ! Vous aimez les bons policiers : vous prendrez plaisir à dévorer celui-ci. Je vous laisse seule juge pour savoir s’il mérite d’accéder à votre top dix. Après tout, le reste est affaire de goût.

Un tel libraire finissait par faire partie de sa propre vie. Cela s’expliquait par le fait qu’elle était une lectrice acharnée et surtout une insatiable consommatrice d’ouvrages. Il ne voulait pas décevoir une amatrice dans son genre, il ne pouvait pas le faire d’ailleurs, ne serait-ce que par éthique.

Elle avait ainsi plongé dans son roman, pour n’en plus ressortir qu’à l’instant. David allait bientôt rentrer et elle avait négligé tous ses devoirs. Bien sûr qu’elle n’était pas une femme soumise. Par contre, elle mettait un point d’honneur à préparer des petits plats pour David, et elle aimait avoir des petites attentions pour lui. C’était son sens du couple, cela faisait partie de ses valeurs.

Et ce soir, rien n’est fait. David ne lui en voudra pas. Mais ça l’agace. Elle saute de sa méridienne et se lance aussitôt à l’assaut du réfrigérateur pour dénicher quelque plat à composer à la hâte. Elle repensera plus tard à ce roman bien ficelé qui lui a fait oublier heure et devoir. Elle garde toujours cette citation en mémoire. « Un livre a toujours deux auteurs : celui qui l’écrit, et celui qui le lit ». Elle réécrira son roman à elle plus tard.

Par Olivier DAMIEN - Publié dans : Puzzle Macabre
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Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 18:55
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La porte de la maison est entrouverte. Il s’agit d’un joli pavillon de plain-pied. Bien que faisant partie d’un lotissement aux constructions toutes similaires, celui-ci sort du lot, mis en valeur par le fleurissement tout particulier de son jardin et le soin apporté à l’aménagement paysager. Les propriétaires des lieux ont veillé au moindre détail, à la richesse de la touche personnelle en quelque sorte, dans le bon sens du terme. David a vite appris son boulot. Même si son enseignement est tout frais, c’est avant tout l’expérience transmise par les anciens de son service qui parle. Avant tout, figer la scène dans son ensemble. Repérer et enregistrer un maximum de détails qui pourraient avoir une importance par la suite. Tout compte.
Il pousse la porte. Le petit accueil dessert immédiatement sur la droite une grande salle. À gauche, une porte vitrée trahit par son entrebâillement la présence d’une cuisine moderne aux couleurs rouge et noire et à l’agencement de qualité. Face à l’enquêteur s’ouvre un séjour double aux meubles cossus, sans être tape-à-l’œil. La pièce est baignée de lumière. Devant David se trouve un canapé de cuir blanc, dans lequel une femme lui tourne le dos. Elle est assise là sans un mouvement. C’est une blonde platine portant un carré ébouriffé. Vu l’air défait du policier face à la dame, il en déduit que c’est la victime. Alors qu’il contourne le divan, il la voit figée dans le temps, dans une posture presque alanguie, les bras sont tendus de part et d’autre sur le dossier du canapé, l’une de ses jambes est repliée sous ses fesses. Son autre jambe pend dans le vide, son pied nu touchant à peine le sol de la pointe. Elle porte un chemisier cintré blanc décolleté et une jupe noire, plissée et savamment disposée en corolle, légèrement relevée sur ses cuisses blanches. Elle pose ainsi, dans une attitude presque parfaite. Sans doute trop ! David découvre enfin son visage et constate qu’elle porte un rictus horrible qui la défigure. Ses yeux probablement d’un magnifique bleu avant aujourd’hui, sont grands ouverts et affichent un effroi indescriptible ; de nombreux vaisseaux sanguins ont éclaté, finissant sur les joues en larmes de sang. Le regard est définitivement fixe. La peau de cette femme d’une trentaine d’années est, sur les parties visibles de son corps, bras et jambes, d’une blancheur laiteuse et parsemée de taches de rousseur qui soulignent son teint diaphane. À l’inverse, la tête elle, semble être gorgée de sang à en juger par la couleur empourprée de son visage. L’expression de celui-ci n’est plus qu’une immonde grimace violine, comme une sorte de masque vénitien maléfique de carnaval. Cette vision est d’une violence incroyable : la bouche de la jeune femme est restée ouverte comme si elle cherchait à crier et ses traits sont tirés jusqu’au point de rupture. Elle porte au cou une fine écharpe de soie noire serrée à l’extrême, semblant être l’arme du crime. Elle marque la strangulation dont la victime a fait l’objet, décrivant un cercle noir sur la peau, frontière entre le corps et la tête, la pâleur et le pourpre. À la jonction de cette ligne se noue le paradoxe qui se lit sur son cadavre : le corps inerte affichant un calme et une disposition savamment orchestrée et le visage représentant l’horreur absolue, une représentation de la douleur que l’esprit humain ne parvient même pas à imaginer. La femme se trouve maintenant face à David, et à mesure qu’il la découvre, il s’immobilise devant elle.
Après quelques minutes paraissant interminables, il parvient enfin à décrocher son regard de la scène monstrueuse. Il poursuit l’examen de la pièce sans toutefois parvenir à tourner le dos à cette pauvre femme morte. Pour ce faire, machinalement, il rebrousse chemin pour revenir derrière le canapé, comme un travelling arrière. Au milieu du salon cathédral s’élève une cheminée monumentale moderne, suspendue au plafond. Plus au fond de la pièce, enfin, côté jardin, juste devant une baie vitrée d’une longueur sans fin, le brigadier-chef Toulon se tient à la droite d’un homme menotté dans le dos. L’homme anormalement « banal » est posé droit dans un fauteuil assorti au canapé. Il n’a pas le physique d’un tueur, si tant est qu’on puisse déterminer une morphologie propre aux tueurs. Il est vêtu d’un costume bien taillé, sobre et sombre, sur une chemise grise ouverte. Des chaussures de marque trahissent le goût de l’homme pour les belles choses. En revenant à la situation globale, si l’on parvient à faire abstraction du visage de la femme, on peut imaginer les deux personnes partageant un verre et une discussion amicale. La scène de crime, s’agissant de l'endroit où se sont déroulés les faits, ne présente que peu d’éléments visibles. Aucune trace de lutte par exemple.
Grégory Toulon, anéanti, fait directement face à la victime. Il reste là, stoïque, son regard professionnel seul bouge et se transforme. Ses yeux se déplacent de David, lui laissant mesurer la vive émotion à laquelle le policier est en proie, jusqu’à cet individu sur lequel ils maintiennent une surveillance sans relâche. Du moins tentent-ils d’en donner l’apparence. Pourtant le menotté ne bouge pas d’un cil.
C’est dans ce décor de statues de marbre que l’officier de police judiciaire se retrouve projeté pour sa première véritable enquête criminelle. Il se raccroche faute de mieux au regard du policier en tenue, dans ce silence pesant et froid. Le soleil continue de darder ses rayons à travers la verrière. Même celui-là a cessé de croire qu’il parviendra à réchauffer l’atmosphère. L’image qu’a Podzi de cette scène est celle de l’antichambre de la mort : cette lumière au bout du tunnel, maintes fois décrite par les « chanceux » qui sont revenus d’une E.M.I., une expérience de mort imminente. C’est ainsi qu’il s’imagine le passage raconté par les ouvrages de référence. La pièce inondée d’une lumière quasi aveuglante, les êtres figés dans l’espace et dans le temps, et la froideur de la pièce tout entière créent cette vision, le mobilier moderne et blanc amplifiant plus encore le décor froidement angélique. Mais, pas de sensation d’amour intense dans cette pièce. Et s’il est un ange en ces lieux, définitivement il s’agit de l’ange de la mort. Celui qui s’affiche de manière indélébile sur le visage de l’infortunée.
Personne ne semble capable de rompre le silence. Personne ne l’ose. David se lance enfin, il le doit.
— Qu’est-il arrivé ici ? C’est quoi cette histoire ?
— J’ai encore du mal à tout remettre dans l’ordre, Podzi… on est appelé pour une personne morte… et le requérant c’est le tueur… c’est lui qui nous a ouvert. Mais, c’est tout…
— OK, pour l’instant Greg, il ne s’agit que du mis en cause, prononce David en cherchant maladroitement à mettre ses cours en pratique. La situation ne s’y prête pourtant pas.
— Euh, comment ça, « c’est tout » ?
— Il a avoué que c’était lui qui avait tué la dame, en l’étranglant, après il s’est laissé interpeller… et depuis on t’attend… je ne savais pas quoi faire à part garder tout en l’état. On n’a rien touché !
Plus bas, pour qu’« il » n’entende pas :
— Je n’ai même pas osé lui parler. J’suis désolé…, je ne savais pas…, enfin c’est la première… souffla Grégory dans un murmure angoissé.
— Et lui, comment explique-t-il tout ceci ?
— Je dis que c’est moi qui l’ai tuée, ne faites pas comme si je n’existais pas. Je ne suis peut-être qu’un cauchemar pour vous, j’en conviens, mais posez-moi directement vos questions ! Je n’ai aucune intention de vous mener en bateau. Il n’y a pas de piège. Je suis un tueur, je vous l’accorde, mais pas un menteur.
Les deux policiers s’immobilisent, encore plus. L’individu a déchiré l’air pesant, d’un seul coup. Le duo de flics est cueilli à froid ; il ne le devrait pas. En admettant qu’on puisse encore franchir un palier dans le négatif, dans cette atmosphère déjà glaciale. David, tentant de cacher son désarroi, reprend maladroitement la parole pour essayer de comprendre.
— Bon… alors vous, vous êtes qui au juste ?
— Garnier, Maxime Garnier, technico-commercial, représentant en spiritueux en général, en champagne en particulier et tueur pour l’occasion. Derrière vous madame Granbois, feue Marlène, une femme que j’ai beaucoup aimée, mais on verra ça plus tard, si vous le voulez bien Monsieur. On va avoir le temps.
Brusquement, le tueur prend les rênes. David ne semble pas se rendre compte de la tournure nouvelle et surprenante que prennent les évènements. Il est trop occupé à perdre doucement le contrôle. Dans son cerveau embué, il essaye d’ordonner son plan d’action : quelles sont les mesures à prendre ? Qui peut venir le seconder ? Doit-il aviser le parquet avant tout ?
Le contraste est saisissant à qui aurait pu le voir, entre les interrogations qui malmènent le cerveau de l’enquêteur, et l’absence de tout mouvement sur cette scène de crime trop ordonnée.
Retournant vers le hall, l’officier de police judiciaire hèle l’équipier de la police secours resté à l’extérieur du pavillon. Le médecin est déjà sur la route, selon le gardien de la paix, afin de venir constater le décès. Ce qui pour tous ceux qui sont sur place ne fait plus aucun doute. L’enquêteur croise à nouveau le regard médusé de l’adjoint de sécurité présent à la porte d’entrée. Celui-ci n’a pas bougé, toujours traumatisé. Maintenant, David est en mesure de comprendre l’état du jeune homme.
— Je vais appeler la BT, pour les constat', poursuit David, pensant à voix haute en revenant vers le salon. Il sort provisoirement de ses réflexions, comme si rien de très inhabituel ne venait de se produire.
— Pas la peine, persiste l’homme menotté, d’abord je vous dirai tout ce que vous voulez savoir ; ensuite, la Base Technique ne trouvera rien de plus… il n’y a rien à trouver !
L’Officier de police judiciaire ne réagit même pas au décodage inattendu du jargon policier, de la part de cet homme, qui continue d’afficher un calme absolu.
— Expliquez-vous Garnier, si tant est que ce soit votre vrai nom.
David remonte en selle, réalisant enfin que le début lui a « légèrement » échappé. Mais sans attendre de réponse, il interpelle le gardien de la paix qui entre à nouveau dans le pavillon, lui donnant les consignes quant aux collègues de l’Identité Judiciaire. Cette fois-ci, il y a urgence, lui précise-t-il avant que le gardien ne ressorte.
Maxime reprend, parlant plus doucement encore que lors de ses précédentes interventions. Il donne l’impression, non, il sait gérer un entretien. Il diminue le ton pour capter l’attention de son auditoire de fortune : une morte et deux flics sur la brèche.
— Je ne vais pas vous apprendre votre travail, je ne vous ferais pas cette offense. Je n’ai touché à rien dans la maison. De plus, je n’ai pas de dermatoglyphe… d’empreinte digitale si vous préférez, anomalie génétique.
— Pour Marlène, je vous résume notre entrevue : c’est elle qui m’a invité à entrer, son mari est en voyage d’affaires et ne reviendra pas avant la semaine prochaine. Sa fille Manon a 6 ans, et se trouve chez sa grand-mère maternelle pour le week-end. Vraisemblablement, elle ne pourra pas la récupérer ce soir.
Il parle avec un ton calme et posé, comme s’il racontait une histoire à un enfant. Certes, il ne fait qu’énoncer la problématique, mais ses termes sont dénués de toute émotion. En somme rien de narquois ou de rabaissant dans ses propos. David reste troublé par l’intelligence, le flegme, tout le comportement en fait de ce criminel plus que présumé, face à l’horreur qui s’affiche encore et toujours sur le visage de sa victime. En fait, c’est la situation tout entière qui est inhabituelle et totalement incongrue. Il énonce des faits qui le dépeignent en tueur froid, pourtant, il montre un certain respect pour son interlocuteur. Dans une certaine mesure.
Il finit son propos :
— Elle porte sur ses lèvres les traces de notre dernier baiser, et sur son corps celles de notre dernière étreinte. Malgré l’expression de son visage, elle ne s’est pas rebellée quand je l’ai étranglée. J’ai eu l’impression qu’elle ne voulait pas lutter, comme si elle était résignée. Certes, ce fut violent, mais elle n’a même pas eu de geste défensif, voyez ses mains !
— Vous n’allez pas me dire qu’elle est restée sagement assise pendant que vous l’étrangliez quand même ? Lance David dans un mouvement d’agacement. Le ton monocorde du tueur le désarçonne et finit par l’exaspérer.
— Non, bien sûr, je ne voulais pas vous raconter tout maintenant, mais vous avez raison : nous avons fait l’amour, un peu bestialement juste après mon arrivée. Sans doute une envie irrépressible. Et sans entrer dans les détails, j’ai empoigné l’écharpe que Marlène portait à son cou et j’ai serré au moment où je l’ai sentie prête à jouir. Il paraît que les orgasmes que l’on atteint dans ces conditions sont dévastateurs, pour les femmes en tout cas.
— Mais je n’ai lâché prise que quand son esprit a quitté son corps. Ce n’était pas un accident, je suis venu pour la tuer.
Il poursuit toujours sur le même ton.
— Après j’ai rajusté ses vêtements et c’est moi qui l’ai installée dans cette position sur le canapé. Je trouve qu’elle a plus de dignité ainsi, conclut-il. Maintenant, je vous laisse travailler en paix, nous parlerons de tout cela plus tard.
David se demande si finalement il avait besoin de tous ces détails à ce moment-là. Comment peut-on vouloir redonner de la « dignité » à une femme que l’on étrangle ? Et surtout suffit-il de la rhabiller et de l’installer sur un divan ?
Durant toute la discussion, le chef Toulon abattu par les dernières phrases du tueur est resté là, planté aux côtés de l’homme. David porte à nouveau son regard sur lui. Grégory a en quelque sorte maintenu sa garde, par habitude. Mais son emprise, bien qu’inutile en l’espèce, n’est plus que posturale. Il est posé à la droite de Maxime, ou plutôt l’individu reste calmement en compagnie du policier en tenue. Quelque part, l’enquêteur est soulagé que les choses se passent « si bien ». Lui comme l’autre, reconnaît-il intérieurement, est dépassé par les faits, et malheureusement surpassé par leur auteur.
L’OPJ reprend courageusement le fil des évènements. Il se regonfle mentalement avant d’ouvrir la bouche.
— Greg, je vais te laisser ici en attente de la base technique : qu’ils quadrillent la scène de crime ! J’appelle le proc', après je l’emmène pour commencer la procédure. Tu m’appelles dès que tu es de retour au service.
L’équipier du brigadier-chef entre à nouveau dans le pavillon. Les techniciens scientifiques arrivent d’ici un quart d’heure, et le funérarium est avisé. Il ajoute en effet qu’il a pris les devants pour le transport du corps : le médecin vient de se garer devant le pavillon. Le gardien de la paix lui, a refusé de rester dans le salon, une fois l’interpellation de Garnier faite. Il ne tenait pas à regarder la femme. Certains policiers ne s’habituent pas à la mort, ni aux cadavres.
— Le toubib va constater officiellement le décès, pour ma part, je n’attends pas vraiment de confirmation.
Et s’adressant toujours au « planton » Greg près du mis en cause :
— Que les techniciens n’hésitent pas à tout photographier, sous tous les angles !
Il sort du pavillon, laissant les deux policiers en faction avec Garnier dans le salon. L’appel initial a conduit l’équipage sur les lieux depuis pratiquement une heure. Il est grandement temps d’aviser le parquet. Le brigadier compose le numéro de la permanence en s’armant de tout le courage dont il dispose. Ce n’est pas la première fois qu’il appelle le procureur, par contre pour une telle affaire, si.
 — Monsieur le substitut mes respects, brigadier Pozzuoli.
— Bonjour brigadier, que puis-je pour vous en cette fin de dimanche ? Un peu plus et j’échappais à cette dernière affaire. Mais je suis là, alors envoyez, je vous écoute !
— Voilà Monsieur, je vous avise d’une intervention en cours, au 39, rue Château Renard sur la commune de Périgny. Sur place, nous sommes en présence d’un individu qui a appelé la Police afin de se livrer.
— À la bonne heure, à Périgny ? Il a brûlé un feu et veut se constituer prisonnier, c’est vrai que c’est de la grande délinquance dans ce secteur…
— En fait, il a tué une mère de famille en l’étranglant, après avoir fait l’amour avec elle. Puis il nous a attendus sur place. Le médecin arrive seulement, mais il n’y a aucun doute sur la mort, ni a priori sur les causes. La femme est sur un canapé et porte des traces importantes au niveau du cou… et je n’ai jamais vu un visage aussi marqué que le sien. Elle porte le masque de la mort. Je ne sais pas quoi vous dire d’autre.
—… ah… et l’auteur, qui est-il ?
David raccroche son portable cinq minutes plus tard. Le substitut est aussi déstabilisé que lui. Du moins, c’est l’impression qu’il lui a donnée, sans chercher à se cacher derrière une quelconque supériorité, due à son rang. Cela rassure l’OPJ finalement de savoir qu’il n’est plus seul dans cette galère. À Paris, régulièrement, on intervenait pour des cadavres. Une fois par semaine aux bas mots, les faits divers révélaient un homicide. Mais ici, depuis son affectation à la BSU, il y a un an déjà, il n’avait entendu parler que de trois cas, sans en détailler le manque d’intérêt pour un enquêteur, par respect pour les défunts. C’était bien souvent des règlements de compte après boire qui se terminaient ainsi. Rien à voir de près ou de loin avec cette femme défigurée par la douleur. Et encore, le substitut n’avait pas eu le visuel de l’affaire…
Pénétrant à nouveau dans le pavillon, le brigadier avise Grégory Toulon des suites de son appel. Le corps sera transporté à la chambre mortuaire du centre hospitalier, celui-là même, où travaille Diane. Le seul légiste du département se chargera de l’autopsie dès que possible. Selon le magistrat de permanence, l’antenne de Police Judiciaire de La Rochelle reste saisie. Du moins jusqu’à ce qu’elle ne le soit plus. Un dimanche soir, tout le monde ne ressent qu’une envie : attendre le lendemain qu’il fasse jour et surtout que la semaine reprenne. Selon un dicton très policier, il y a urgence… à attendre. M. Marfaux le substitut ne rechignait pas à adopter cet adage. Surtout aujourd’hui. Ce soir, David quittera le central et derrière lui, il laissera sa première enquête criminelle. Elle sera inscrite à l’ordre du jour du lundi, mais il ne risque pas de l’oublier.
Il prend Maxime Garnier par le bras, le relève et pousse l’homme devant lui pour sortir du pavillon. JD, resté à l’extérieur pendant tout ce temps, sort aussitôt de la voiture pour les accueillir et s’empresse d’ouvrir la porte arrière de la Ford de service. L’individu prend place presque de lui-même dans le véhicule. David s’assoit derrière le chauffeur, un œil sur son trop docile coupable. Avant le départ de la maison, Grégory Toulon lui a remis la pièce d’identité de Garnier. C’est à peu près la seule action que le brigadier-chef a commise depuis le début de son intervention si inhabituelle. L’enquêteur regarde la carte, comme s’il tentait de la décoder. Il essaye de deviner qui est cet homme, de comprendre quels sont ses mobiles ; pourquoi ce Maxime Garnier, homme de trente-quatre ans, voyageur de commerce, habitant à Noisy-le-Grand est-il venu tuer cette femme à Périgny dans de telles circonstances ?
— Comment êtes-vous venu jusqu’ici Garnier ?
— Ma voiture est garée devant le pavillon, vous voyez la Mégane grise ? C’est la voiture de la société qui m’emploie, enfin qui m’employait, j’ai dans l’idée que mes chiffres des ventes vont prendre une claque ce mois-ci.
David ne prête pas attention cette fois aux divagations cyniques de l’homme. Il se contente de tirer de sa poche de veston un trousseau de clés, et après lui avoir fait confirmer qu’il s’agit bien d’elles, sort rapidement du véhicule pour les porter au gardien de la paix, qui divague devant le pavillon en attendant la BT. Il lui donne ses instructions, puis revient à bord du véhicule de la sûreté. JD démarre.
— Je ne comprends pas, finit-il par lâcher dans la voiture qui file vers l’hôtel de police. Qu’est-ce qui a bien pu vous amener à tuer cette femme, à cinq cents kilomètres de chez vous ? C’était votre maîtresse ou quoi ? Bizarre en-tout-cas, vous êtes tellement calme pour un criminel passionnel…
Parfois, David donne presque l’impression de penser à voix haute. Maxime lève les yeux, fixe devant lui la route qui se déroule, et sans tourner la tête vers son interlocuteur :
— La passion n’exclut pas la raison. En outre, elle n’était pas ma maîtresse, enfin, pas dans cette vie. C’était la première fois que je la revoyais. Tout ce que je pourrais vous dire, il me faudra vous le répéter pour l’audition. Voulez-vous vraiment qu’on aborde ces sujets maintenant ? Vous savez, nous avons le temps, je n’ai plus rien de prévu pour les prochains jours.
— Moi si !
Cette fois, David retrouve sa combativité : à la Bac 93, on ne laissait pas les délinquants prendre le dessus, jamais ! Ce n’était pas dans ses habitudes, ça ne doit pas changer. Il ne fait plus partie du même service, mais il reste policier. Il est partie intégrante de ce rempart qui protège les honnêtes gens des dangers, et surtout de ceux qui les amènent. « Reprends-toi David, c’est fini tout ça, c’est toi qui diriges ! »
— Maintenant, monsieur Garnier, on va reprendre tout dans le bon sens. Moi je suis là pour la saisine, puisque vous avez l’air de bien connaître les procédures, pour une raison que j’ignore d’ailleurs. En fait, mes collègues se chargeront d’élucider ce mystère et le reste.
— Cela ne vous regarde pas, mais toute cette histoire va gentiment clôturer ma permanence. Je vous place en garde à vue à compter de 16 h 55, heure à laquelle vous avez été interpellé par les gars de la PS. Enfin, heure à laquelle vous vous êtes livré à eux, pour être plus exact. Le reste, on va le gérer au commissariat, pour le médecin et l’avis à famille. Ne vous inquiétez pas ! tout sera fait dans l’ordre et dans le respect des procédures. Et si vous nous évitez les entourloupes, comme vous me l’avez dit tout à l’heure, nous pourrons sans doute gagner du temps.
David se sent mieux tout à coup. Il est assez fier de sa tirade. Il croit même un instant percevoir un petit frisson qui lui parcourt l’échine. C’était moins une, il avait vraiment cru perdre le contrôle depuis le début de cette affaire. Peut-être la fébrilité de son départ en vacances lui avait-elle un peu fait baisser la garde. Faiblesse à éviter par-dessus tout dans ce boulot ; c’est comme laisser sentir sa peur à un animal.
JD vient de franchir le dernier rond-point avant l’entrée dans La Rochelle. En bon conducteur du dimanche, un vieil homme coupe la route de la voiture de police. Le gyrophare, visiblement, ne représente en aucun cas une gêne à la circulation du vieux, qui probablement n’a rien vu. JD, obligé d’effectuer une manœuvre d’urgence, freine au dernier moment, non sans laisser échapper un juron de première catégorie. Les deux passagers à l'arrière sont projetés en avant malgré les ceintures. David repousse alors Garnier, après avoir retenu son corps dans un réflexe. L’homme est vulnérable avec les deux mains entravées dans le dos. Maxime salue le geste de l’enquêteur d’un geste de la tête, sans baisser le regard de la ligne d’horizon, ni même cligner des yeux. Un peu à la manière d’un combattant d’arts martiaux.
— Monsieur, je respecterai les règles, n’ayez crainte ! Mais à votre place, je ne prendrais pas trop d’engagements pour les jours à venir. Si cela semble déjà bouclé, il faut malgré tout ne pas se fier aux apparences.
Le brigadier Pozzuoli sent à nouveau cette emprise latente, dans laquelle Garnier semble toujours évoluer. David déteste cela, mais ne répond pas. Le véhicule se gare enfin devant le central. JD coupe le contact et sort. Il contourne le véhicule pour reprendre en compte l’individu menotté, assis à l’arrière. Maxime tourne alors les yeux vers David pour la première fois depuis leur départ de Périgny.
Il le fixe un court instant :
— Nous avons beaucoup à nous dire, David, beaucoup…
 La portière s’ouvre et Garnier, sans rien ajouter, sort de l’habitacle avec le second policier.
Par Olivier DAMIEN - Publié dans : Puzzle Macabre
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