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La porte
de la maison est entrouverte. Il s’agit d’un joli pavillon de plain-pied. Bien que faisant partie d’un lotissement aux constructions toutes similaires, celui-ci sort du lot, mis en valeur par le
fleurissement tout particulier de son jardin et le soin apporté à l’aménagement paysager. Les propriétaires des lieux ont veillé au moindre détail, à la richesse de la touche personnelle en
quelque sorte, dans le bon sens du terme. David a vite appris son boulot. Même si son enseignement est tout frais, c’est avant tout l’expérience transmise par les anciens de son service qui
parle. Avant tout, figer la scène dans son ensemble. Repérer et enregistrer un maximum de détails qui pourraient avoir une importance par la suite. Tout compte.
Il pousse
la porte. Le petit accueil dessert immédiatement sur la droite une grande salle. À gauche, une porte vitrée trahit par son entrebâillement la présence d’une cuisine moderne aux couleurs rouge et
noire et à l’agencement de qualité. Face à l’enquêteur s’ouvre un séjour double aux meubles cossus, sans être tape-à-l’œil. La pièce est baignée de lumière. Devant David se trouve un canapé de
cuir blanc, dans lequel une femme lui tourne le dos. Elle est assise là sans un mouvement. C’est une blonde platine portant un carré ébouriffé. Vu l’air défait du policier face à la dame, il en
déduit que c’est la victime. Alors qu’il contourne le divan, il la voit figée dans le temps, dans une posture presque alanguie, les bras sont tendus de part et d’autre sur le dossier du canapé,
l’une de ses jambes est repliée sous ses fesses. Son autre jambe pend dans le vide, son pied nu touchant à peine le sol de la pointe. Elle porte un chemisier cintré blanc décolleté et une jupe
noire, plissée et savamment disposée en corolle, légèrement relevée sur ses cuisses blanches. Elle pose ainsi, dans une attitude presque parfaite. Sans doute trop ! David découvre enfin son
visage et constate qu’elle porte un rictus horrible qui la défigure. Ses yeux probablement d’un magnifique bleu avant aujourd’hui, sont grands ouverts et affichent un effroi indescriptible ;
de nombreux vaisseaux sanguins ont éclaté, finissant sur les joues en larmes de sang. Le regard est définitivement fixe. La peau de cette femme d’une trentaine d’années est, sur les parties
visibles de son corps, bras et jambes, d’une blancheur laiteuse et parsemée de taches de rousseur qui soulignent son teint diaphane. À l’inverse, la tête elle, semble être gorgée de sang à en
juger par la couleur empourprée de son visage. L’expression de celui-ci n’est plus qu’une immonde grimace violine, comme une sorte de masque vénitien maléfique de carnaval. Cette vision est d’une
violence incroyable : la bouche de la jeune femme est restée ouverte comme si elle cherchait à crier et ses traits sont tirés jusqu’au point de rupture. Elle porte au cou une fine écharpe de
soie noire serrée à l’extrême, semblant être l’arme du crime. Elle marque la strangulation dont la victime a fait l’objet, décrivant un cercle noir sur la peau, frontière entre le corps et la
tête, la pâleur et le pourpre. À la jonction de cette ligne se noue le paradoxe qui se lit sur son cadavre : le corps inerte affichant un calme et une disposition savamment orchestrée et le
visage représentant l’horreur absolue, une représentation de la douleur que l’esprit humain ne parvient même pas à imaginer. La femme se trouve maintenant face à David, et à mesure qu’il la
découvre, il s’immobilise devant elle.
Après
quelques minutes paraissant interminables, il parvient enfin à décrocher son regard de la scène monstrueuse. Il poursuit l’examen de la pièce sans toutefois parvenir à tourner le dos à cette
pauvre femme morte. Pour ce faire, machinalement, il rebrousse chemin pour revenir derrière le canapé, comme un travelling arrière. Au milieu du salon cathédral s’élève une cheminée
monumentale moderne, suspendue au plafond. Plus au fond de la pièce, enfin, côté jardin, juste devant une baie vitrée d’une longueur sans fin, le brigadier-chef Toulon se tient à la droite d’un
homme menotté dans le dos. L’homme anormalement « banal » est posé droit dans un fauteuil assorti au canapé. Il n’a pas le physique d’un tueur, si tant est qu’on puisse déterminer une
morphologie propre aux tueurs. Il est vêtu d’un costume bien taillé, sobre et sombre, sur une chemise grise ouverte. Des chaussures de marque trahissent le goût de l’homme pour les belles choses.
En revenant à la situation globale, si l’on parvient à faire abstraction du visage de la femme, on peut imaginer les deux personnes partageant un verre et une discussion amicale. La scène de
crime, s’agissant de l'endroit où se sont déroulés les faits, ne présente que peu d’éléments visibles. Aucune trace de lutte par exemple.
Grégory
Toulon, anéanti, fait directement face à la victime. Il reste là, stoïque, son regard professionnel seul bouge et se transforme. Ses yeux se déplacent de David, lui laissant mesurer la vive
émotion à laquelle le policier est en proie, jusqu’à cet individu sur lequel ils maintiennent une surveillance sans relâche. Du moins tentent-ils d’en donner l’apparence. Pourtant le menotté ne
bouge pas d’un cil.
C’est dans
ce décor de statues de marbre que l’officier de police judiciaire se retrouve projeté pour sa première véritable enquête criminelle. Il se raccroche faute de mieux au regard du policier en tenue,
dans ce silence pesant et froid. Le soleil continue de darder ses rayons à travers la verrière. Même celui-là a cessé de croire qu’il parviendra à réchauffer l’atmosphère. L’image qu’a Podzi de
cette scène est celle de l’antichambre de la mort : cette lumière au bout du tunnel, maintes fois décrite par les « chanceux » qui sont revenus d’une E.M.I., une expérience de mort
imminente. C’est ainsi qu’il s’imagine le passage raconté par les ouvrages de référence. La pièce inondée d’une lumière quasi aveuglante, les êtres figés dans l’espace et dans le temps, et la
froideur de la pièce tout entière créent cette vision, le mobilier moderne et blanc amplifiant plus encore le décor froidement angélique. Mais, pas de sensation d’amour intense dans cette pièce.
Et s’il est un ange en ces lieux, définitivement il s’agit de l’ange de la mort. Celui qui s’affiche de manière indélébile sur le visage de l’infortunée.
Personne
ne semble capable de rompre le silence. Personne ne l’ose. David se lance enfin, il le doit.
—
Qu’est-il arrivé ici ? C’est quoi cette histoire ?
— J’ai
encore du mal à tout remettre dans l’ordre, Podzi… on est appelé pour une personne morte… et le requérant c’est le tueur… c’est lui qui nous a ouvert. Mais, c’est tout…
— OK, pour
l’instant Greg, il ne s’agit que du mis en cause, prononce David en cherchant maladroitement à mettre ses cours en pratique. La situation ne s’y prête pourtant pas.
— Euh,
comment ça, « c’est tout » ?
— Il a
avoué que c’était lui qui avait tué la dame, en l’étranglant, après il s’est laissé interpeller… et depuis on t’attend… je ne savais pas quoi faire à part garder tout en l’état. On n’a rien
touché !
Plus bas,
pour qu’« il » n’entende pas :
— Je n’ai
même pas osé lui parler. J’suis désolé…, je ne savais pas…, enfin c’est la première… souffla Grégory dans un murmure angoissé.
— Et lui,
comment explique-t-il tout ceci ?
— Je dis
que c’est moi qui l’ai tuée, ne faites pas comme si je n’existais pas. Je ne suis peut-être qu’un cauchemar pour vous, j’en conviens, mais posez-moi directement vos questions ! Je n’ai
aucune intention de vous mener en bateau. Il n’y a pas de piège. Je suis un tueur, je vous l’accorde, mais pas un menteur.
Les deux
policiers s’immobilisent, encore plus. L’individu a déchiré l’air pesant, d’un seul coup. Le duo de flics est cueilli à froid ; il ne le devrait pas. En admettant qu’on puisse encore
franchir un palier dans le négatif, dans cette atmosphère déjà glaciale. David, tentant de cacher son désarroi, reprend maladroitement la parole pour essayer de comprendre.
— Bon…
alors vous, vous êtes qui au juste ?
— Garnier,
Maxime Garnier, technico-commercial, représentant en spiritueux en général, en champagne en particulier et tueur pour l’occasion. Derrière vous madame Granbois, feue Marlène, une femme que j’ai
beaucoup aimée, mais on verra ça plus tard, si vous le voulez bien Monsieur. On va avoir le temps.
Brusquement, le tueur prend les rênes. David ne semble pas se rendre compte de la tournure nouvelle et surprenante que prennent les évènements. Il est trop occupé à perdre
doucement le contrôle. Dans son cerveau embué, il essaye d’ordonner son plan d’action : quelles sont les mesures à prendre ? Qui peut venir le seconder ? Doit-il aviser le parquet
avant tout ?
Le
contraste est saisissant à qui aurait pu le voir, entre les interrogations qui malmènent le cerveau de l’enquêteur, et l’absence de tout mouvement sur cette scène de crime trop
ordonnée.
Retournant
vers le hall, l’officier de police judiciaire hèle l’équipier de la police secours resté à l’extérieur du pavillon. Le médecin est déjà sur la route, selon le gardien de la paix, afin de venir
constater le décès. Ce qui pour tous ceux qui sont sur place ne fait plus aucun doute. L’enquêteur croise à nouveau le regard médusé de l’adjoint de sécurité présent à la porte d’entrée. Celui-ci
n’a pas bougé, toujours traumatisé. Maintenant, David est en mesure de comprendre l’état du jeune homme.
— Je vais
appeler la BT, pour les constat', poursuit David, pensant à voix haute en revenant vers le salon. Il sort provisoirement de ses réflexions, comme si rien de très inhabituel ne venait de se
produire.
— Pas la
peine, persiste l’homme menotté, d’abord je vous dirai tout ce que vous voulez savoir ; ensuite, la Base Technique ne trouvera rien de plus… il n’y a rien à trouver !
L’Officier
de police judiciaire ne réagit même pas au décodage inattendu du jargon policier, de la part de cet homme, qui continue d’afficher un calme absolu.
—
Expliquez-vous Garnier, si tant est que ce soit votre vrai nom.
David
remonte en selle, réalisant enfin que le début lui a « légèrement » échappé. Mais sans attendre de réponse, il interpelle le gardien de la paix qui entre à nouveau dans le pavillon, lui
donnant les consignes quant aux collègues de l’Identité Judiciaire. Cette fois-ci, il y a urgence, lui précise-t-il avant que le gardien ne ressorte.
Maxime
reprend, parlant plus doucement encore que lors de ses précédentes interventions. Il donne l’impression, non, il sait gérer un entretien. Il diminue le ton pour capter l’attention de son
auditoire de fortune : une morte et deux flics sur la brèche.
— Je ne
vais pas vous apprendre votre travail, je ne vous ferais pas cette offense. Je n’ai touché à rien dans la maison. De plus, je n’ai pas de dermatoglyphe… d’empreinte digitale si vous préférez,
anomalie génétique.
— Pour
Marlène, je vous résume notre entrevue : c’est elle qui m’a invité à entrer, son mari est en voyage d’affaires et ne reviendra pas avant la semaine prochaine. Sa fille Manon a 6 ans, et se
trouve chez sa grand-mère maternelle pour le week-end. Vraisemblablement, elle ne pourra pas la récupérer ce soir.
Il parle
avec un ton calme et posé, comme s’il racontait une histoire à un enfant. Certes, il ne fait qu’énoncer la problématique, mais ses termes sont dénués de toute émotion. En somme rien de narquois
ou de rabaissant dans ses propos. David reste troublé par l’intelligence, le flegme, tout le comportement en fait de ce criminel plus que présumé, face à l’horreur qui s’affiche encore et
toujours sur le visage de sa victime. En fait, c’est la situation tout entière qui est inhabituelle et totalement incongrue. Il énonce des faits qui le dépeignent en tueur froid, pourtant, il
montre un certain respect pour son interlocuteur. Dans une certaine mesure.
Il finit
son propos :
— Elle
porte sur ses lèvres les traces de notre dernier baiser, et sur son corps celles de notre dernière étreinte. Malgré l’expression de son visage, elle ne s’est pas rebellée quand je l’ai étranglée.
J’ai eu l’impression qu’elle ne voulait pas lutter, comme si elle était résignée. Certes, ce fut violent, mais elle n’a même pas eu de geste défensif, voyez ses mains !
— Vous
n’allez pas me dire qu’elle est restée sagement assise pendant que vous l’étrangliez quand même ? Lance David dans un mouvement d’agacement. Le ton monocorde du tueur le désarçonne et finit
par l’exaspérer.
— Non,
bien sûr, je ne voulais pas vous raconter tout maintenant, mais vous avez raison : nous avons fait l’amour, un peu bestialement juste après mon arrivée. Sans doute une envie irrépressible.
Et sans entrer dans les détails, j’ai empoigné l’écharpe que Marlène portait à son cou et j’ai serré au moment où je l’ai sentie prête à jouir. Il paraît que les orgasmes que l’on atteint dans
ces conditions sont dévastateurs, pour les femmes en tout cas.
— Mais je
n’ai lâché prise que quand son esprit a quitté son corps. Ce n’était pas un accident, je suis venu pour la tuer.
Il
poursuit toujours sur le même ton.
— Après
j’ai rajusté ses vêtements et c’est moi qui l’ai installée dans cette position sur le canapé. Je trouve qu’elle a plus de dignité ainsi, conclut-il. Maintenant, je vous laisse travailler en paix,
nous parlerons de tout cela plus tard.
David se
demande si finalement il avait besoin de tous ces détails à ce moment-là. Comment peut-on vouloir redonner de la « dignité » à une femme que l’on étrangle ? Et surtout suffit-il de
la rhabiller et de l’installer sur un divan ?
Durant
toute la discussion, le chef Toulon abattu par les dernières phrases du tueur est resté là, planté aux côtés de l’homme. David porte à nouveau son regard sur lui. Grégory a en quelque sorte
maintenu sa garde, par habitude. Mais son emprise, bien qu’inutile en l’espèce, n’est plus que posturale. Il est posé à la droite de Maxime, ou plutôt l’individu reste calmement en compagnie du
policier en tenue. Quelque part, l’enquêteur est soulagé que les choses se passent « si bien ». Lui comme l’autre, reconnaît-il intérieurement, est dépassé par les faits, et
malheureusement surpassé par leur auteur.
L’OPJ
reprend courageusement le fil des évènements. Il se regonfle mentalement avant d’ouvrir la bouche.
— Greg, je
vais te laisser ici en attente de la base technique : qu’ils quadrillent la scène de crime ! J’appelle le proc', après je l’emmène pour commencer la procédure. Tu m’appelles dès que tu
es de retour au service.
L’équipier
du brigadier-chef entre à nouveau dans le pavillon. Les techniciens scientifiques arrivent d’ici un quart d’heure, et le funérarium est avisé. Il ajoute en effet qu’il a pris les devants pour le
transport du corps : le médecin vient de se garer devant le pavillon. Le gardien de la paix lui, a refusé de rester dans le salon, une fois l’interpellation de Garnier faite. Il ne tenait
pas à regarder la femme. Certains policiers ne s’habituent pas à la mort, ni aux cadavres.
— Le
toubib va constater officiellement le décès, pour ma part, je n’attends pas vraiment de confirmation.
Et
s’adressant toujours au « planton » Greg près du mis en cause :
— Que les
techniciens n’hésitent pas à tout photographier, sous tous les angles !
Il sort du
pavillon, laissant les deux policiers en faction avec Garnier dans le salon. L’appel initial a conduit l’équipage sur les lieux depuis pratiquement une heure. Il est grandement temps d’aviser le
parquet. Le brigadier compose le numéro de la permanence en s’armant de tout le courage dont il dispose. Ce n’est pas la première fois qu’il appelle le procureur, par contre pour une telle
affaire, si.
— Monsieur le
substitut mes respects, brigadier Pozzuoli.
— Bonjour
brigadier, que puis-je pour vous en cette fin de dimanche ? Un peu plus et j’échappais à cette dernière affaire. Mais je suis là, alors envoyez, je vous écoute !
— Voilà
Monsieur, je vous avise d’une intervention en cours, au 39, rue Château Renard sur la commune de Périgny. Sur place, nous sommes en présence d’un individu qui a appelé la Police afin de se
livrer.
— À la
bonne heure, à Périgny ? Il a brûlé un feu et veut se constituer prisonnier, c’est vrai que c’est de la grande délinquance dans ce secteur…
— En fait,
il a tué une mère de famille en l’étranglant, après avoir fait l’amour avec elle. Puis il nous a attendus sur place. Le médecin arrive seulement, mais il n’y a aucun doute sur la mort, ni a
priori sur les causes. La femme est sur un canapé et porte des traces importantes au niveau du cou… et je n’ai jamais vu un visage aussi marqué que le sien. Elle porte le masque de la mort. Je ne
sais pas quoi vous dire d’autre.
—… ah… et
l’auteur, qui est-il ?
David
raccroche son portable cinq minutes plus tard. Le substitut est aussi déstabilisé que lui. Du moins, c’est l’impression qu’il lui a donnée, sans chercher à se cacher derrière une quelconque
supériorité, due à son rang. Cela rassure l’OPJ finalement de savoir qu’il n’est plus seul dans cette galère. À Paris, régulièrement, on intervenait pour des cadavres. Une fois par semaine aux
bas mots, les faits divers révélaient un homicide. Mais ici, depuis son affectation à la BSU, il y a un an déjà, il n’avait entendu parler que de trois cas, sans en détailler le manque d’intérêt
pour un enquêteur, par respect pour les défunts. C’était bien souvent des règlements de compte après boire qui se terminaient ainsi. Rien à voir de près ou de loin avec cette femme défigurée par
la douleur. Et encore, le substitut n’avait pas eu le visuel de l’affaire…
Pénétrant
à nouveau dans le pavillon, le brigadier avise Grégory Toulon des suites de son appel. Le corps sera transporté à la chambre mortuaire du centre hospitalier, celui-là même, où travaille Diane. Le
seul légiste du département se chargera de l’autopsie dès que possible. Selon le magistrat de permanence, l’antenne de Police Judiciaire de La Rochelle reste saisie. Du moins jusqu’à ce qu’elle
ne le soit plus. Un dimanche soir, tout le monde ne ressent qu’une envie : attendre le lendemain qu’il fasse jour et surtout que la semaine reprenne. Selon un dicton très policier, il y a
urgence… à attendre. M. Marfaux le substitut ne rechignait pas à adopter cet adage. Surtout aujourd’hui. Ce soir, David quittera le central et derrière lui, il laissera sa première enquête
criminelle. Elle sera inscrite à l’ordre du jour du lundi, mais il ne risque pas de l’oublier.
Il prend
Maxime Garnier par le bras, le relève et pousse l’homme devant lui pour sortir du pavillon. JD, resté à l’extérieur pendant tout ce temps, sort aussitôt de la voiture pour les accueillir et
s’empresse d’ouvrir la porte arrière de la Ford de service. L’individu prend place presque de lui-même dans le véhicule. David s’assoit derrière le chauffeur, un œil sur son trop docile coupable.
Avant le départ de la maison, Grégory Toulon lui a remis la pièce d’identité de Garnier. C’est à peu près la seule action que le brigadier-chef a commise depuis le début de son intervention si
inhabituelle. L’enquêteur regarde la carte, comme s’il tentait de la décoder. Il essaye de deviner qui est cet homme, de comprendre quels sont ses mobiles ; pourquoi ce Maxime Garnier, homme
de trente-quatre ans, voyageur de commerce, habitant à Noisy-le-Grand est-il venu tuer cette femme à Périgny dans de telles circonstances ?
— Comment
êtes-vous venu jusqu’ici Garnier ?
— Ma
voiture est garée devant le pavillon, vous voyez la Mégane grise ? C’est la voiture de la société qui m’emploie, enfin qui m’employait, j’ai dans l’idée que mes chiffres des ventes vont
prendre une claque ce mois-ci.
David ne
prête pas attention cette fois aux divagations cyniques de l’homme. Il se contente de tirer de sa poche de veston un trousseau de clés, et après lui avoir fait confirmer qu’il s’agit bien
d’elles, sort rapidement du véhicule pour les porter au gardien de la paix, qui divague devant le pavillon en attendant la BT. Il lui donne ses instructions, puis revient à bord du véhicule de la
sûreté. JD démarre.
— Je ne
comprends pas, finit-il par lâcher dans la voiture qui file vers l’hôtel de police. Qu’est-ce qui a bien pu vous amener à tuer cette femme, à cinq cents kilomètres de chez vous ? C’était
votre maîtresse ou quoi ? Bizarre en-tout-cas, vous êtes tellement calme pour un criminel passionnel…
Parfois,
David donne presque l’impression de penser à voix haute. Maxime lève les yeux, fixe devant lui la route qui se déroule, et sans tourner la tête vers son interlocuteur :
— La
passion n’exclut pas la raison. En outre, elle n’était pas ma maîtresse, enfin, pas dans cette vie. C’était la première fois que je la revoyais. Tout ce que je pourrais vous dire, il me faudra
vous le répéter pour l’audition. Voulez-vous vraiment qu’on aborde ces sujets maintenant ? Vous savez, nous avons le temps, je n’ai plus rien de prévu pour les prochains jours.
— Moi
si !
Cette
fois, David retrouve sa combativité : à la Bac 93, on ne laissait pas les délinquants prendre le dessus, jamais ! Ce n’était pas dans ses habitudes, ça ne doit pas changer. Il ne
fait plus partie du même service, mais il reste policier. Il est partie intégrante de ce rempart qui protège les honnêtes gens des dangers, et surtout de ceux qui les amènent. « Reprends-toi
David, c’est fini tout ça, c’est toi qui diriges ! »
—
Maintenant, monsieur Garnier, on va reprendre tout dans le bon sens. Moi je suis là pour la saisine, puisque vous avez l’air de bien connaître les procédures, pour une raison que j’ignore
d’ailleurs. En fait, mes collègues se chargeront d’élucider ce mystère et le reste.
— Cela ne
vous regarde pas, mais toute cette histoire va gentiment clôturer ma permanence. Je vous place en garde à vue à compter de 16 h 55, heure à laquelle vous avez été interpellé par les
gars de la PS. Enfin, heure à laquelle vous vous êtes livré à eux, pour être plus exact. Le reste, on va le gérer au commissariat, pour le médecin et l’avis à famille. Ne vous inquiétez
pas ! tout sera fait dans l’ordre et dans le respect des procédures. Et si vous nous évitez les entourloupes, comme vous me l’avez dit tout à l’heure, nous pourrons sans doute gagner du
temps.
David se
sent mieux tout à coup. Il est assez fier de sa tirade. Il croit même un instant percevoir un petit frisson qui lui parcourt l’échine. C’était moins une, il avait vraiment cru perdre le contrôle
depuis le début de cette affaire. Peut-être la fébrilité de son départ en vacances lui avait-elle un peu fait baisser la garde. Faiblesse à éviter par-dessus tout dans ce boulot ; c’est
comme laisser sentir sa peur à un animal.
JD vient
de franchir le dernier rond-point avant l’entrée dans La Rochelle. En bon conducteur du dimanche, un vieil homme coupe la route de la voiture de police. Le gyrophare, visiblement, ne représente
en aucun cas une gêne à la circulation du vieux, qui probablement n’a rien vu. JD, obligé d’effectuer une manœuvre d’urgence, freine au dernier moment, non sans laisser échapper un juron de
première catégorie. Les deux passagers à l'arrière sont projetés en avant malgré les ceintures. David repousse alors Garnier, après avoir retenu son corps dans un réflexe. L’homme est vulnérable
avec les deux mains entravées dans le dos. Maxime salue le geste de l’enquêteur d’un geste de la tête, sans baisser le regard de la ligne d’horizon, ni même cligner des yeux. Un peu à la manière
d’un combattant d’arts martiaux.
—
Monsieur, je respecterai les règles, n’ayez crainte ! Mais à votre place, je ne prendrais pas trop d’engagements pour les jours à venir. Si cela semble déjà bouclé, il faut malgré tout ne
pas se fier aux apparences.
Le
brigadier Pozzuoli sent à nouveau cette emprise latente, dans laquelle Garnier semble toujours évoluer. David déteste cela, mais ne répond pas. Le véhicule se gare enfin devant le central. JD
coupe le contact et sort. Il contourne le véhicule pour reprendre en compte l’individu menotté, assis à l’arrière. Maxime tourne alors les yeux vers David pour la première fois depuis leur départ
de Périgny.
Il le fixe
un court instant :
— Nous
avons beaucoup à nous dire, David, beaucoup…
La portière s’ouvre et
Garnier, sans rien ajouter, sort de l’habitacle avec le second policier.